Politique

Macron, président assumé de la bourgeoisie

Jamais dans la Vè République, un Président n’avait aussi bien assumé le rôle de représentation homogène d’une classe sociale: la bourgeoisie, sortie toute droit des livres d’histoire consacrés à la Révolution Française et des manuels marxistes, après plusieurs années d’oubli. La disparition quasi-officielle de la droite et de la gauche a remis au goût du jour ce concept qu’on croyait obsolète. Désormais, dans les dîners en ville, on se dit défenseur de Macron car bourgeois. C’est un peu le retour des espèces en voie de disparition.

La bourgeoisie triomphe ou croit triompher. Coup sur coup, j’ai enchaîné quelques dîners en ville qui m’ont laissé perplexe, parce que j’y ai retrouvé des mots, des phrases, des expressions, que j’imaginais enterrées à jamais.

La bourgeoisie parisienne convertie à la dictature

Dans l’un de ces dîners, en petit comité, mais avec un personnage très officiel, l’une des invitées les plus éminentes a, sans qu’on ne sache d’où cela venait, ouvertement posé la question: comment faire pour museler la presse? quel « truc » peut-on trouver pour l’empêcher de diffuser des informations gênantes pour le pouvoir?

J’en suis resté baba. Le dîner se voulait apolitique, et rassemblait des gens qui se reconnaissaient dans Macron: des hauts fonctionnaires, des cadres supérieurs ou dirigeants, des chercheurs. Tout ce petit monde posait comme une évidence le fait que la liberté de la presse était un inconvénient pour le bon fonctionnement de la société. Dans le même temps, bien entendu, la même invitée qui appelait de ses vœux au retour de la censure (pour la sécurité nationale, selon elle) a accumulé les poncifs: la France, pays des Droits de l’Homme, la République, etc.

La bourgeoisie parisienne a très bien posé le dilemme qui la menace: soit elle veut continuer à se vivre comme la classe sociale héritière de la Révolution Française, et elle doit continuer à rendre un culte aux Lumières mais en renonçant à pratiquer cette religion, car les forces sociales qui souhaitent un « dégagisme » des élites sont trop nombreuses aujourd’hui. Soit la bourgeoisie parisienne met ses valeurs en œuvre, et elle sait qu’elle sera rapidement submergée par cette lame de fond dans la société qui souhaite un changement radical de gouvernance.

Macron, sauveur de la bourgeoisie parisienne et au-delà

Dans un autre dîner, un convive, médecin non conventionné exerçant une activité très lucrative à Neuilly, a eu ses mots: j’appartiens à la bourgeoisie et Macron est le défenseur de la bourgeoisie, donc je soutiens Macron. Il fut un temps, c’est vrai, où l’idéologie importait, où l’on disait: je suis de gauche ou de droite, donc je soutiens un tel pour telle ou telle raison. C’était l’ancien monde. Par un retournement curieux, il est aujourd’hui autorisé, dans un diner très formel, de se déclarer bourgeois et partisan du candidat de la bourgeoisie.

Des amis me disent que, dans nos provinces, le même phénomène se produit. La bourgeoisie, avec Macron, ne se cache plus. Ce n’est pas qu’elle l’aime. Ce n’est pas qu’elle croit en lui, comme certains pouvaient le qualifier de « christique » durant la campagne électorale. Mais face aux troubles du temps, l’homme apparait comme un rempart solide face aux désordres et à la montée inquiétante de la contestation dans le pays.

Les Gilets Jaunes ou la Grande Peur de la bourgeoisie

Pour que le lyrisme macroniste des débuts cède la place désormais à un opportunisme résigné et conscient, celui d’une classe sociale qui défend un homme pour se protéger, il a fallu cette Grande Peur de la bourgeoisie qu’on appelle les Gilets Jaunes. Le 3 décembre, les bourgeois parisiens (et d’au-delà) ont découvert des Champs-Elysées livrés à l’émeute, avec des milliers de policiers incapables de rétablir l’ordre. Beaucoup ont compris alors que le régime était moins inexpugnable, moins intangible qu’ils ne le pensaient.

On sait aujourd’hui que Macron lui aussi a eu peur. Et c’est probablement cette peur qui constitue le pacte le plus solide de la bourgeoisie avec son Président de la République. Pendant plusieurs semaines, Macron s’est terré, s’est muré dans le silence, et n’a connu que la matraque et le LBD comme seuls arguments à opposer à la plèbe. Et cette réaction brutale, souvent haineuse, méprisante, a rencontré son public: celui des beaux quartiers qui, comme en 1871, était prêt à tout pour défendre l’ordre.

Le fondement de la popularité de Macron aujourd’hui ne tient pas à autre chose qu’à cette violence que certains qualifient de légitime (parce qu’elle vient de l’Etat), et que d’autres (notamment à l’étranger) ont jugé disproportionnée.

Macron prisonnier de sa base électorale trop homogène?

Comment le patron de la start-up nation a-t-il pu se dépouiller aussi vite de ses oripeaux lyriques (ceux du Nouveau Monde) pour se réduire de façon aussi brute au simple rôle de maton, de représentant du parti de l’ordre?

Il serait erroné de croire que seuls les événements expliquent ce désenchantement du macronisme. Un phénomène plus profond a agi, qui tient à l’homogénéité sociale de la majorité présidentielle. Celle-ci regroupe désormais clairement tous les bénéficiaires de l’ordre actuel, fondé sur un euro fort et une étatisation rampante mais continue de toutes les fonctions de la société, financée par des impôts injustes.

La presse avait modérément pointé, en 2017, la ressemblance sociologique des élus macroniens, particulièrement à l’Assemblée Nationale. Ce qui était vrai pour les élus a contaminé l’électorat lui-même. Ce que nous avons appelé l’orléanisation d’Emmanuel Macron, après une hésitation en faveur d’un virage à gauche (escompté par Ismaël Emélien qui a tenté de ressusciter le progressisme), n’est rien d’autre que cette reduction ad patricios, cette réduction aux bourgeois qui est désormais consommée.

On a souvent ironisé sur le manque de vision du macronisme. A la faveur de la crise des Gilets Jaunes, il a enfin trouvé son socle: la défense de la bourgeoisie à l’ancienne.

La bourgeoisie selon Brigitte Macron

Pour bien comprendre le substrat idéologique du macronisme, il faut tourner le regard vers Brigitte Macron qui incarne à la perfection les valeurs de cette classe pour qui le pouvoir est un monopole naturel.

On n’est pas ici sur une sorte de synthèse de toutes les élites qui iraient de la noblesse à l’ancienne jusqu’aux petits patrons de l’artisanat. La bourgeoisie macronienne n’a pas cette ampleur démographique, mais elle a plutôt une profondeur historique. Elle renoue consciemment avec cette bourgeoisie « éclairée » qui fit la Révolution Française en se réclamant de valeurs socialement progressistes, mais en pratiquant un conservatisme économique sans état d’âme.

On ne trouvera pas dans cette classe sociale d’éloge en faveur d’une ouverture de la gouvernance collective. En revanche, on y mélangera allègrement des plaidoyers en faveur des pratiques en vigueur dans les salons parisiens (notamment une sensibilité à la GPA ou à la PMA, ou encore à la dépénalisation du cannabis), et une défense farouche de la connivence capitaliste. Ici, on aime les petits arrangements entre l’Etat et les puissants, les mariages subtils entre intérêts privés et argent public, habilement mélangés aux discours en faveur des lumières et du progrès.

Qui d’autre que Brigitte Macron incarne le mieux cette forme de paternalisme bourgeois, avec ses mots bienveillants qui masquent la forêt du grand mic-mac élitiste où tout le monde se tient par la barbichette? Quand on connaît le prix des chaussures, des tenues, des bijoux portés par Brigitte, on mesure les valeurs de la classe qui soutient aujourd’hui Emmanuel Macron et qui attend de lui des « marques d’humanité », comme les mandats donnés à son épouse pour défendre les idées à la mode.

La réaction macronienne a-t-elle une chance de réussir?

Toute la question est de savoir si, face à la contestation qui mine la société française telle qu’elle est gouvernée par une élite auto-proclamée éclairée, le parti de l’ordre et la réaction bourgeoise à l’œuvre ont une chance de réussir. Dans la pratique, cet ordre s’exerce dans un conservatisme de tous les instants, émaillé par des réformettes étatistes qui sont d’autant plus vides qu’elles se prétendent essentielles.

Le spectacle offert aujourd’hui par l’hôpital public est un bon angle pour soulever la question. Alors que des dizaines de services d’urgence se mettent en grève, le gouvernement fait passer une loi qui aggravera encore les maux qui rongent l’hôpital: bureaucratisation, centralisation des décisions, contrôles comptables proliférants. La ministre se fait au demeurant tirer l’oreille pour ouvrir le dialogue avec les grévistes.

La crise des urgences est une sorte de répétition en petit de la crise des Gilets Jaunes. Combien de temps un pouvoir peut-il se maintenir en place par le mépris et par la peur? Il est assez douteux de croire que cette solution peut être éternelle, et même durable, mais après tout, tout ce qui est pris n’est plus à prendre.

 


 

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