Zemmour, la droite et la nostalgie de Babel, par Eric Verhaeghe

Zemmour, la droite et la nostalgie de Babel, par Eric Verhaeghe


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La saison politique touche à sa fin, et l’occasion vient de dresser un bilan de « l’opération Zemmour », même si l’histoire n’en a pas encore révélé toutes les vérités de cette candidature atypique. Bénéficiaire d’un véritable engouement au début de sa campagne, le « Z » a finalement déçu dans les derniers kilomètres de la course. C’est cet engouement, et cette déception ultime qui me paraissent importants à analyser aujourd’hui, au prisme de ce que nous pourrions appeler la nostalgie de Babel qui s’est emparée de la droite depuis plusieurs années.

Autour du mois de septembre 2021, beaucoup ont été surpris par l’engouement que la candidature d’Eric Zemmour a suscité. Il s’est alors incontestablement passé quelque chose dans le « peuple de droite », et ce quelque chose a incontestablement duré plusieurs mois.

Comme tous les « quelque chose », il est difficile de le définir précisément, et encore plus de l’expliquer scientifiquement. Mais l’engouement, qui s’est progressivement transformé en un enthousiasme au sens propre du terme, c’est-à-dire en une forme de dévotion religieuse, a touché des cordes si sensibles que, le matin du scrutin, alors que les sondages étaient calamiteux, beaucoup de zemmouristes croyaient encore au « vote caché » qui propulserait leur héros au deuxième tour.

Je ne compte pas les messages très agressifs de zemmouristes que j’ai reçus ce jour-là, me reprochant d’avoir fait du Zemmour-bashing, et m’affirmant sans sourciller que le soir même le résultat du premier tour montrerait combien nous nous étions tous fourvoyés en pariant sur la « tôle » du candidat.

Anatomie de l’enthousiasme « pro-Z »

Si, dès la fin de l’hiver, c’est-à-dire aux alentours de mars 2021, Zemmour avait annoncé qu’il ferait une campagne « à la Trump », en jouant essentiellement sur la question de l’immigration et de la nation, il a d’abord pris soin de séduire et de rallier à lui ceux qui constituaient le socle de la « droite identitaire », c’est-à-dire ceux qui considèrent que le principal problème politique de notre époque est constitué par l’immigration musulmane, qui nous « grand remplace » et menace notre cohésion nationale traditionnelle.

Dans la mouvance idéologique qu’il a alors rassemblée, il me semble (mais c’est intuitif et issu des témoignages personnels ou de mes observations quotidiennes) que deux groupes distincts se sont coalisés autour de lui sans forcément se croiser ni se connaître.

Un premier groupe de « technos » s’est constitué autour de Sarah Knafo, laquelle a puisé dans le vivier des jeunes hauts fonctionnaires prêts à parier sur la victoire d’un candidat alternatif. Selon les informations qui ont percé à l’époque, ces jeunes loups produisaient de nombreuses notes dont l’inspiration idéologique n’était pas forcément éloignées du macronisme, et qu’Eric Zemmour ne lisait pas forcément.

La part la plus visible de la campagne reposait alors sur le deuxième groupe, où abondaient les anciens du Front National, lassés par la mollesse que la dédiabolisation du Rassemblement National imposait à Marine Le Pen. Beaucoup, parmi ces déçus du marinisme, ont alors cru retrouver un candidat capable de reprendre le flambeau.

C’est à partir du mois de septembre que quelque chose d’autre s’est passé. Progressivement, Zemmour est sorti des frontières du simple bloc identitaire pour incarner un espoir au-delà, tout particulièrement parmi les « anciens du RPR » qui ne se retrouvent dans le gloubi-boulga pré-macroniste de LR, et parmi les souverainistes à la recherche d’un candidat anti-européen.

Zemmour est parvenu à faire croire, pendant quelques mois, à cet attelage hétéroclite, qu’il était capable d’incarner une synthèse de leurs idées et de leurs attentes.

Je dis bien qu’il est « parvenu à faire croire » car, en réalité, la campagne de Zemmour est continument restée entre les mains de la petite communauté rassemblée par Sarah Knafo, dont la description précoce a beaucoup choqué, je le sais, lorsque je l’ai publiée. Cette communauté obéissait largement à des présupposés idéologiques très différents de l’attente projetée par les nouveaux participants à l’aventure. Je ne reviendrai pas ici sur le profil très « financiers mondialistes » qui dominait alors dans l’entourage du Z, à rebours de « produit » à délivrer au public.

Ce hiatus explique très largement, selon moi, la déception que le candidat a fini par susciter.

La droite et la nostalgie de Babel

En réalité, ceux qui, dès l’été, s’étaient montré attentifs aux signaux faibles envoyés par le candidat Zemmour (en particulier la rapide mise à l’écart des « historiques » libéraux souverainistes qui avaient proposé leurs services), avaient compris que l’espérance suscitée par le candidat tournerait assez rapidement au vinaigre, car elle ne pourrait pas éternellement dissimuler l’ancrage mondialisé du candidat. Mais la mayonnaise a pris quelque temps grâce à ce que l’on peut appeler la « nostalgie de Babel ».

Depuis la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012, la droite française est à la recherche de son paradigme perdu, comme les humains étaient à la recherche de leur langue commune perdue après la chute de la tour de Babel. Ce paradigme est la synthèse idéologique qui permettrait de rassembler les différentes familles de droite autour d’un projet commun qui serait majoritaire.

Tous les gens de droite ont, en toile de fond de ce paradigme, le souvenir lointain de la synthèse gaullienne, qui avait trouvé le bon dosage entre un souverainisme compatible avec l’Europe d’alors, un libéralisme compatible avec l’aspiration à la redistribution, et un conservatisme moral qui n’a choqué personne durant le premier mandat présidentiel. La force de De Gaulle est d’avoir trouvé les « mots magiques » pour permettre la rencontre entre les problématiques de son époque, et l’idéal fédérateur autour de la droite où se mélangeaient subtilement une certaine idée de la France et le soupçon de modernisme qu’il fallait pour durer sans se démoder trop vite.

Cette habileté gaullienne avait permis de rassembler à droite, en réduisant à la portion congrue les mondialisés d’alors, qui voulaient plus d’Europe et d’OTAN, et les nationalistes qui voulaient une Algérie française.

Depuis le départ de De Gaulle, la droite est en permanence à la recherche de ce cocktail idéologique optimal, qu’elle peine à trouver au fur et à mesure qu’elle donne dans la culture supranationale et financière. Son problème réside dans son « décentrage » par rapport au paradigme perdu.

Un temps, Zemmour a donné l’illusion qu’il pourrait le trouver. Mais le candidat n’est jamais véritablement sorti de son sillon identitaire, et n’a guère cherché à s’emparer des autres totems du paradigme.

En quoi consiste le paradigme perdu de la droite ?

Dans la pratique, la droite française nourrit une nostalgie extrêmement ternaire. Elle recherche l’expression d’une vision adaptée à son époque et respectueuse de ses grandes valeurs fondatrices sur trois points essentiels, que l’on pourrait à très grosses mailles résumer en un « liberté, égalité, fraternité ».

Concrètement, en effet, la droite française veut une France libre de choisir son destin, inscrite dans un cadre international ou continental qui laisse à chaque Français la plus grande liberté possible d’agir dans sa propre vie. Parallèlement, le « peuple de droite » aime l’égalité permise par l’état de droit, mais aussi l’égalité des chances qu’elle traduit volontiers par la possibilité de réussir par le travail. Enfin, la fraternité de droite s’exprime obscurément par la recherche d’une identité nationale qui soit affirmée sans être exclusive, et qui préserve des valeurs sociétales fondamentales.

Toute la difficulté de l’exercice politique contemporain est de retrouver les bons « dosages » sur chacun de ces marqueurs pour réunir les différentes familles de la droite de façon acceptable par tous, et qui soit arithmétiquement optimale.

Or, sur chacun de ces items, Eric Zemmour est apparu de plus en plus décentré par rapport au paradigme perdu. Beaucoup ont longtemps cru qu’il redresserait la barre, mais l’hiver lui a été fatal, probablement sous l’influence (voire l’emprise ?) de l’équipe Knafo qui semble ne pas avoir compris ce que la base électorale attendait.

Le poids qu’il a donné aux questions d’immigration a semblé progresssivement fonctionner comme un mur de fumée destiné à dissimuler un malaise sur les autres points de programme. Preuve est faite, donc, que la théorie du grand remplacement peut rassembler, à condition qu’elle soit complétée par des positions cohérentes et tenables sur les autres points de programme, notamment sur l’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis et de l’OTAN, qui doit être reformulée ou actualisée, vis-à-vis de l’Union Européenne, et sur les questions économiques et sociales.

Faute d’avoir porté cette cohérence globale, Eric Zemmour a « cassé » sa dynamique initiale.

Le radar de Babel

Pour résumer ces éléments, il n’est peut-être pas inutile de dresser une cotte mal taillée avec ce graphique que j’appelle le « radar de Babel ». En partant du principe que la pratique gaullienne a constitué la formule qui, en son temps (et jusqu’en 1965), a synthétisé le paradigme idéal, je tente de décliner les décentrages progressifs qui ont suivi sur chacun des items fondateurs de la droite française.

Pour simplifier l’exercice, j’ai choisi trois items symboliques susceptibles, me semble-t-il, de rallier le peuple de droite : d’abord choisir son destin (ce qui englobe la question de la mondialisation et du libéralisme politique), ensuite donner l’égalité des chances (qui me semble bien résumer la conception de l’égalité commune à la droite depuis plusieurs décennies), et enfin assumer l’héritage patriarcal.

Cette dernière formulation appelle évidemment de nombreux commentaires, et suscitera sans doute des réactions négatives. Mais il me semble qu’elle exprime ce qui, au fond, est au coeur de l’impensé conservateur de notre temps : le rapport que nous pouvons préserver avec les valeurs traditionnelles de notre société, battue par les flots d’une culture mondialisée qui cherche à l’éradiquer.

La formule est délibérément floue pour des raisons que j’expliquerai dans un prochain article.

À la recherche du paradigme perdu

Dans tous les cas, il me semble que, à droite, de l’avis général, la trace du paradigme idéal est perdue, et une grande partie de la désespérance molle qui s’est emparée de ce « camp » tient à l’intuition que personne n’en connaît plus ni les secrets ni la recette. Beaucoup sont convaincus qu’entre une Marine Le Pen qui se chiraquise pour gagner en 2027 et LR qui a perdu le Nord, la possibilité d’une vraie alternative de droite n’existe pas, ou plus.

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