Le 12 novembre 2019, une missive d’une densité rare parvient sur les bureaux de William Barr, alors ministre de la Justice des États-Unis, et de la juge Loretta Preska. Derrière le matricule de pièce EFTA00079513 se cache le témoignage d’une Française née en 1980, qui affirme avoir été le jouet d’un réseau pédocriminel international liant Jeffrey Epstein à la France. Au-delà des sévices, son récit dresse un réquisitoire implacable contre l’État français et, plus spécifiquement, contre Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État.

Soulignons d'abord, avec insistance, que le contenu de cette plainte (qui n'a pas fait l'objet de poursuites en France) ne vaut pas preuve. De nombreux passages de ce texte sont sujets à caution et doivent être traités avec la plus grande prudence. Toutefois, cette plainte regorge de nombreux détails que la plaignante peut difficilement avoir inventé, et dont la vérification permettrait sans doute d'invalider ou de valider le témoignage, au moins en partie. Cela ne signifie nullement que l'ensemble de ces accusations soit fondé, et le lecteur doit aussi conserver la plus grande lucidité et la plus grande réserve.
Il est néanmoins singulier que cette plainte très circonstanciée n'ait pas été suivie d'une instruction en France, et qu'elle soit aujourd'hui citée dans le dossier Epstein publié par la justice américaine.
Compte tenu des détails horribles qu'elle révèle sur de possibles pratiques de Jeffrey Epstein et de ses complices, il nous paraissait important de faire connaître son existence (avec toutes les précautions que nous répétons) au public français, ne serait-ce que pour mesurer la violence de ce dossier et pour en vérifier l'étendue.

Le témoignage bascule dans l'horreur pure lorsqu'il aborde les rituels sadiques imposés par Epstein et ses complices, notamment Jean-Luc Brunel. La victime décrit des scènes de "ventes aux enchères" et des rituels de survie où deux enfants étaient forcés de s'opposer, l'un devant choisir le châtiment de l'autre pour briser toute empathie.
L’impossible justice française
La plaignante relate un parcours judiciaire semé d’embûches sur le sol national. Ayant déposé plainte auprès du Procureur de la République de Paris en septembre 2019, elle se heurte immédiatement à l'argument de la prescription opposé par la Police Judiciaire. Pourtant, elle invoque avec précision la loi de 2018 étendant la prescription des crimes sexuels sur mineurs à 30 ans après la majorité.
C’est dans ce contexte que Marlène Schiappa devient, pour la victime, une figure d’entrave. Dans une lettre officielle datée du 16 octobre 2018, la secrétaire d’État aurait affirmé qu’Epstein n’avait pas commis de viols sur mineurs en France. Pour l'accusatrice, cette position est une aberration qui "nie la vérité des enfants vendus par leurs familles en France" et "préjuge de l’issue de cette affaire". Elle accuse la responsable politique de "multiplier les difficultés" et de manquer à son devoir de probité en exerçant une pression politique sur un dossier dont l'enquête ne fait que commencer.


