Uber, Airbnb: le sens du partage est enfin coté en bourse!

Uber, Airbnb: le sens du partage est enfin coté en bourse!


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Uber et Airbnb vont bientôt entrer en bourse. Ces deux géants du Net, qui ont fondé leur fortune sur l’économie collaborative et la désintermédiation, franchissent ainsi un cap essentiel dans la mutation en profondeur du capitalisme occidental. Peu à peu, l’industrie du partage remplace la collaboration spontanée entre les individus. On estime qu’Uber pourrait rapidement bénéficier d’une valorisation boursière de 100 milliards de $.

Il n’y a pas si longtemps, au début d’Airbnb, le concept était simple: chacun apportait son appartement le temps des vacances, dans un esprit de partage. La location se faisait directement de particulier à particulier, sur une plate-forme de mise en relation. Quelques années plus tard, le concept devrait faire son entrée en bourse, illustrant la mutation profonde qui affecte le capitalisme: petit à petit, la mise en relation de simples particuliers est devenue créatrice de valeur. D’une valeur de plusieurs dizaine de milliards de dollars.

Le partage coté en bourse

Le sens de notre époque est peut-être résumé ici. Ce qui, il n’y a pas si longtemps, exprimait la quintessence du lien social (le partage de son appartement, l’accueil de l’autre) est devenu la source d’une extraordinaire création de valeur financière. Alors que, très longtemps, l’économie collaborative pouvait apparaître comme l’alternative au capitalisme, elle en est aujourd’hui le coeur.

Du même coup, c’est le sens même du vivre ensemble qui est affecté. L’hyper-capitalisme numérique repose sur une marchandisation sans limite du lien spontané entre les individus, sur une monétisation des relations entre eux. La bourse est devenue la grande maîtresse et la grande prêtresse des affinités électives.

Du partage individuel à la guerre de civilisation?

L’immixtion de la valeur boursière dans la relation entre les individus n’est pas un phénomène marginal. La maîtrise des réseaux sociaux est devenue non seulement un moteur de croissance, mais un enjeu géostratégique majeur. Les États-Unis et la Chine l’ont bien compris. Le combat judiciaire autour de Huawei souligne bien l’importance de la maîtrise numérique dans les relations internationales aujourd’hui.

Dans la pratique, l’industrialisation du partage par les majors numériques américaines se traduit par la création d’immenses conglomérats à tendance monopolistique. Seule la Chine semble aujourd’hui décidée à contrer l’influence américaine toute-puissante qui s’exerce à travers ces réseaux.

D’où une course au gigantisme, à l’hyper-capitalisation, qui semble ne pas avoir de limite, y compris politique.

Internet, la continuation de la politique par d’autres moyens?

Au passage, on peine aujourd’hui à distinguer l’action publique américaine et ses quasi-monopoles privés. L’émergence de géants numériques américains, portés par un marché unique initial de plus de 300 millions de consommateurs, constitue une arme de diplomatie et un insigne de puissance redoutables. Assez naturellement, les GAFA sont devenus une sorte de bras armé, mercenaire, de la domination américaine dans le monde. Et les pouvoirs publics américains se chargent de préserver cet avantage stratégique.

Une modification profonde des relations affinitaires dans le monde

L’originalité de cette transformation du capitalisme tient à la trace commerciale qu’elle laisse dans les écosystèmes. Dans l’économie numérique, la source de valeur n’est plus complètement dans l’échange de marchandises, mais dans l’échange humain. Dans le cas d’Airbnb, la valeur tient à la mise en relation entre un particulier qui loue son bien et un locataire qui cherche un lieu de villégiature. Dans le cas d’Uber, la valeur tient à la mise en relation entre un particulier qui loue sa voiture (et sa force de conduite) et un particulier qui a besoin de se déplacer.

Dans les deux cas, la valeur ne vient ni de l’appartement loué, ni de la voiture utilisée. Elle est produite par la mise en relation, et par l’organisation, la facilitation du partage entre les individus. On voit comment ce qui était autrefois accessoire et peu monétisable (héler un taxi, trouver un locataire) par rapport à l’objet même de la transaction en est devenu au contraire le centre et l’élément clé.

Dès lors, c’est la relation même entre les individus qui est exposée au risque de changer de nature.

Cette marchandisation des relations affinitaires est-elle durable?

Peut-on durablement imaginer que nos écosystèmes seront ainsi dominés par quelques géants américains? C’est un peu comme si nous envisagions de privatiser et de monétiser l’ensemble des relations bénévoles et des externalités positives de nos sociétés. Peut-on imaginer qu’à l’avenir tout processus de construction d’une relation entre les individus soit exposée à une mise en concurrence avec des majors surcapitalisées en bourse?

On voit bien quelle transformation serait à l’oeuvre dans notre société. Toute décision d’entrer en contact avec l’autre, dans notre société, pourrait être challengée par un tiers qui en tirerait profit, comme si plus aucun espace de la vie quotidienne, y compris la vie privée, ne pouvait échapper à la marchandisation et à la spéculation.

Nous sommes convaincu que ce mouvement, qui est largement imposé et relativement peu visible aujourd’hui, débouchera sur des prises de conscience progressive qui le banniront. Inévitablement, le droit de la concurrence évoluera pour démanteler ces cartels de l’affinité et pour imposer un émiettement mieux protecteur de la vie privée.

Mais il faudra sans doute encore une bonne dizaine d’années pour que ce mouvement prenne forme et pour que les régulateurs s’attaquent à ce sujet.

D’ici là, il appartient aux citoyens de bonne volonté de chercher, chaque fois que cela est possible, la « parade » locale.


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