La caste bruxelloise est en hyperventilation. Dans les couloirs feutrés du Berlaymont, là où se décide habituellement le calibre des concombres et la teneur en carbone de nos existences, l'atmosphère n'est plus à la technocratie joyeuse. Elle est à la panique pure. Depuis quelques jours, l'impensable s'est produit. Le "Grand Frère" américain, ce protecteur bienveillant sur lequel l'Europe a construit soixante-dix ans de vassalité confortable, a décidé de changer les règles du jeu. Il ne veut plus nous protéger. Il veut nous racheter, ou à défaut, nous liquider.

L'élection de Donald Trump en 2024 avait été accueillie par un mélange de déni et de mépris par les élites européennes. "Une parenthèse", disaient-ils. "Les institutions le contiendront", assuraient les experts de l'État profond. En ce mois de janvier 2026, la réalité frappe avec la brutalité d'un tweet nocturne : l'administration Trump ne cherche pas à gérer l'Alliance Atlantique. Elle cherche à la purger. À travers la crise du Groenland et l'instauration d'une guerre tarifaire punitive, Washington ne nous envoie pas un message diplomatique, mais un ultimatum civilisationnel. La question qui se pose désormais n'est pas de savoir si l'Union européenne va survivre, mais si l'Europe, en tant que civilisation politique, peut éviter de devenir une simple zone de chalandise pour un impérialisme américain devenu ouvertement illibéral.
Le diagnostic clinique de la mort occidentale
Pour comprendre la violence de la séquence actuelle, il faut cesser d'écouter les jérémiades de nos dirigeants sur le "respect du droit international" et lire ce que la Maison Blanche a réellement écrit. La nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale (NSS) publiée en décembre 2025 est un document fascinant, non pas par sa stratégie militaire, mais par son anthropologie politique.
Donald Trump et ses idéologues, JD Vance en tête, ont opéré une rupture épistémologique majeure. Jusqu'ici, l'Empire américain justifiait son hégémonie par la défense de la "démocratie" et du "marché libre" face aux autocraties. C'était le logiciel néoconservateur qui a permis de vendre toutes les guerres, de l'Irak à l'Ukraine. Mais la NSS 2025 jette ce logiciel à la poubelle.

Désormais, l'ennemi n'est plus seulement la Chine ou la Russie. L'ennemi, c'est la décadence intérieure. Le texte parle explicitement d'"effacement civilisationnel" (civilizational erasure) de l'Europe. C'est une première dans l'histoire diplomatique : une superpuissance déclare officiellement que ses alliés sont en train de se suicider culturellement et démographiquement.

Pour Trump, l'Europe de l'Ouest n'est plus un partenaire stratégique, c'est un hospice à ciel ouvert, géré par des infirmiers technocrates (les "élites transnationales" citées dans le texte) qui administrent la mort douce des nations par l'immigration de masse et la "suffocation réglementaire". En adoptant la rhétorique du "Grand Remplacement" comme doctrine d'État, Washington ne cherche pas à nous insulter. Ils posent un diagnostic : l'Europe libérale est cliniquement morte. Et comme tout bon promoteur immobilier new-yorkais, Trump sait qu'on n'investit pas dans une structure en faillite : on la démantèle, on rachète les actifs viables (le Groenland, la technologie, le savoir-faire), et on laisse le reste s'effondrer.

Le Groenland : le test de la souveraineté nulle
L'affaire du Groenland est l'illustration parfaite de ce nouveau "réalisme civilisationnel". Beaucoup ont cru, à tort, qu'il s'agissait d'une lubie sénile ou d'une blague immobilière. C'est mal connaître la psychologie du pouvoir trumpien.
Si l'Europe veut éviter de devenir cette passoire illibérale, elle n'a qu'une seule option : la rupture. Rompre avec l'atlantisme béat, accepter la pauvreté relative temporaire d'une guerre commerciale, et reconstruire une puissance autonome, probablement autour d'un noyau dur réduit, sans les chevaux de Troie de l'Est ni les lâches du Nord. Mais soyons réalistes : avec la classe politique actuelle, formée à l'école de la soumission et du consensus mou, l'effacement est le scénario le plus crédible. Trump n'est pas la cause de notre mort ; il est simplement le médecin légiste qui vient constater le décès et récupérer les meubles.
Eric Verhaeghe


