Qu’y a-t-il de vrai derrière le « roman de Zaporijia » ? par François Martin

Qu’y a-t-il de vrai derrière le « roman de Zaporijia » ? par François Martin


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Il en est du « roman » de la centrale de Zaporijia comme de « l'affaire du blé » : une victoire importante, mais discrète, de Vladimir Poutine, après un océan de mensonges et de propagande occidentale.

Les experts de l’AIEA viennent de rentrer à Vienne, de retour d’Ukraine, et ont fait leur premier rapport. Une phrase sibylline du Directeur de l’Agence, Rafael Grossi, a surtout attiré l’attention (1), sans que celui-ci n’en précise le sens.

Comme toujours, pour comprendre les choses, derrière l’océan des mensonges et de la propagande, il convient de se renseigner, et d’entrer un peu plus dans les détails, ce à quoi nombre de gens n’ont pas la rigueur de s’astreindre. Si on l’a fait, on sait que cela fait plusieurs mois déjà que les russes demandent que l’AIEA vienne inspecter la centrale, et que le gouvernement de Kiev le refuse. Cela avait même fait, à un certain moment, l’objet d’une altercation entre Kiev et l’AIEA, cette dernière ayant rétorqué aux ukrainiens qu’elle n’avait pas besoin de leur accord pour venir inspecter, car l’état de la centrale le rendait nécessaire. Pour autant, la suite a montré que l’AIEA n’avait pas osé passer outre.

A partir de ces événements anciens, on peut déjà se poser plusieurs questions, et tirer quelques conclusions :

  • comment se fait-il que l’Ukraine, pendant plusieurs mois, ait refusé cette visite, au risque de provoquer un grave accident nucléaire ? Ce blocage des autorités de Kiev était en soi très étonnant. On aurait pu penser, en effet, que la sécurité des populations ukrainiennes, et même de celles des autres pays européens, aurait primé sur toute logique de guerre. Force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Dès lors, quelles étaient les raisons de cette énorme prise de risque, et volontaire ? Deux principalement : la première, c’est qu’en acceptant qu’une centrale soit inspectée dans un territoire contrôlé par les russes, le gouvernement de Kiev aurait pu laisser accréditer l’idée qu’il avait perdu la légitimité de sa propriété sur celle-ci. Mais, me dira-t-on, il aurait pu accepter, en indiquant clairement que cela ne remettait nullement en cause, selon lui, le fait que la centrale lui appartenait. Il ne l’a pas fait, donc on doit se dire que cette raison n’était qu’un prétexte, et qu’il y en avait une autre cachée, beaucoup plus importante. Et en effet, il n’y en a qu’une : risquer volontairement un accident nucléaire, pour accuser les russes. En effet, si tel avait été le cas, on aurait bien vite oublié le blocage ukrainien initial, et le monde entier, de gré ou de force, aurait accusé le « méchant Poutine » d’avoir empoisonné l’air de toute l’Europe… Echec et mat. L’Ukraine, et surtout ses commanditaires néoconservateurs américains, sont bien prêts à tout.
  • Pourquoi l’AIEA, après avoir dit aux ukrainiens qu’ils pouvaient se passer d’eux pour la visite, ne l’ont-ils pas faite ? A la lumière de ce qui précède, et dans un contexte militaire où l’Ukraine est en train de perdre, la probabilité d’un accident, même limité, suite à une mauvaise manœuvre technique des russes, était, pour le camp de l’ouest, une opportunité à ne surtout pas manquer, parce qu’elle aurait changé d’un seul coup le cours de la guerre. Pour cette raison, on peut penser que les pressions américaines sur l’AIEA ont été intenses, et que celle-ci n’a pas osé passer outre, sans un accord formel ukrainien. De plus, en cas de visite sans accord, les techniciens de l’AIEA seraient passés par le territoire désormais contrôlé par les russes, ce qui aurait déplu à leurs adversaires. En faisant en sorte que l’AIEA s’oblige à l’aval des kiéviens, la visite, du coup, a été organisée à partir de leur territoire, ce qui a permis, dans une certaine mesure, de les « relégitimer » un peu. De plus, si d’aventure une « bavure » avait eu lieu, en territoire ukrainien, suite à un tir sur les inspecteurs par les russes, ces derniers se seraient trouvés gravement compromis.
  • Pourquoi, alors que la centrale est contrôlée par les russes, tous les médias occidentaux affirment-ils que « russes et ukrainiens s’accusent mutuellement des tirs sur celle-ci » (2) ? Ceci, en effet, est totalement inconcevable. Les russes ne peuvent pas tirer sur eux-mêmes ! Bien entendu, les tirs sont ukrainiens, et exclusivement. Comment, dans ces conditions, un tel mensonge est-il possible, et avec une telle unanimité ? Là aussi, force est de constater que l’emprise sur notre presse des agences américaines qui fabriquent le « story telling » concernant cette guerre (3) est absolue. Tout rapport à la vérité est aboli. Seule compte l’impression qu’il faut donner, dans la plus pure tradition totalitaire ou orwellienne (4). Ceci ne peut que nous inciter à la plus grande prudence par rapport à l’information qui vient de notre propre camp, et à aller nous renseigner jusque dans les détails.
  • Pourquoi Kiev tire-t-il sur sa propre centrale ?  Ceci, en effet, semble ne pas avoir de sens, sauf si l’on s’est posé les questions précédentes. Si on l’a fait, on sait à quel point l’opportunité d’un accident nucléaire à imputer aux russes est « intéressante » pour Kiev, dans la conduite de sa guerre. C’est peut-être sa dernière chance. Par conséquent, à partir du moment où leur responsabilité est suffisamment bien « masquée » par la presse occidentale (5), ces tirs sont une suite logique de la stratégie du refus de visite précédemment décrite.

Le problème, c’est que la communauté internationale a probablement pris peur, devant les conséquences possibles de ces errements. Elle a donc fini par imposer à Zelensky (6) un accord pour la visite, en passant par Kiev et non par le sud. Les russes ont donné leur aval, et la mission a pu s’organiser. En prime, nous avons eu le spectacle pitoyable d’une opération de « reconquête » de la centrale (7) montée par les ukrainiens, la veille de l’arrivée des inspecteurs. Germée dans le cerveau fumeux d’un « stratège » de bureau à Washington ou à Londres, cousue de fil blanc, mille fois éventée par les dizaines d’espions pro-russes qui gravitent autour du pouvoir politique ou militaire kievien, elle a lamentablement échoué (8). S’ils avaient le moindre doute sur les responsabilités réciproques, les inspecteurs ont dû les lever. Mais surtout, ils ont pu, du terrain, rapporter les preuves concernant les dommages causés à la centrale et leurs auteurs (9). De plus, ils ont décidé de conserver sur place une mission petite, mais permanente, ce qui devrait empêcher les ukrainiens de continuer à tirer à l’avenir (10).

Dans l’affaire, Poutine a adopté la même attitude que dans celle du blé (11). Alors qu’il était en risques, il a gardé son calme, et laissé monter la pression. Il n’a pas dénoncé à cor et à cri l’énorme mensonge occidental (12), mais il a attendu que ceux-ci s’enferrent eux-même dans leur mensonge et leur stratégie suicidaire. Il a finalement obtenu ce qu’il voulait, à savoir une inspection de la centrale permettant de la refaire fonctionner correctement, et de l’utiliser, demain, en la raccordant soit à l’Ukraine (pour faire chanter les kiéviens), soit aux territoires conquis du sud (pour forcer l’Europe, dans un contexte de pénurie cet hiver, à compenser en plus le déficit d’électricité ukrainien). Il a obtenu aussi un véritable audit des responsabilités des dégradations, ainsi que la présence permanente de l’AIEA sur place, et l’arrêt des tirs. Bien entendu, il n’a pas accepté la « démilitarisation » de la centrale, une lubie qui, on l’a vu ensuite, ne visait qu’à préparer une attaque militaire sur celle-ci.

En face, Zelensky s’est fait rouler. Contre une promesse hypothétique comme quoi la centrale serait peut-être sanctuarisée (13), il a dû, contraint et forcé, se résoudre à l’inspection. C’est son maximalisme qui l’a entraînée. Aujourd’hui, il n’a plus la maîtrise de l’usine, ne peut plus tirer dessus, et ne peut plus faire jouer son chantage à la catastrophe. Son opération commando s’est terminée dans le Dniepr. La centrale reste en zone russe, et elle sera contrôlée et remise en service, au service des russes. Il a perdu sur toute la ligne.

Comme ils en ont pris l’habitude, les russes ne le claironneront pas sur les toits. Même si les américains ne s’avoueront pas vaincus, et vont continuer à chercher d’autre « coups tordus », les russes ont pratiquement sécurisé une énorme centrale nucléaire, la plus grande d’Europe. C’est un coup de maître. Ils ont pris une pièce très importante du jeu adverse, qu’ils convoitaient depuis des mois. Silencieusement, ils attendent le prochain coup.

François Martin

  • « L’intégrité physique de la centrale a été violée»
  • Et en utilisant tous, en plus, exactement la même expression
  • Et d’autres affaires. Cf les articles d’Eric Verhaeghe sur ce sujet.
  • Diaboliser les «méchants », à n’importe quel prix, en jouant sur l’émotion. Nous sommes dans Emmanuel Goldstein… (cf « 1984 », de Georges Orwell).
  • Et c’est le cas !
  • Et les américains ont dû s’y ranger
  • Par une opération de commando par bateau
  • Cf https://migrate.lecourrierdesstrateges.fr/2022/09/03/guerre-dukraine-jours-184-189-la-semaine-aux-deux-defaites-kherson-et-zaporojie-de-vladimir-zelenski/
  • Ils ont peut-être ramené également d’autres preuves. Selon certaines sources, les ukrainiens poursuivaient aussi, dans la centrale, des travaux militaires (avec, c’est certain, l’aide de leurs commanditaires américains). Cela explique peut-être le discours de Zelensky, peu avant l’attaque russe de Février, demandant qu’on l’aide à se doter du nucléaire militaire. Si cela se trouve, c’était déjà le cas… De plus, cela expliquerait une telle stratégie maximaliste, pour éviter à tout prix que l’AIEA ne découvre le pot aux roses…
  • Et de fait, c’est ce qui semble se passer, pour le moment du moins.
  • Cf https://migrate.lecourrierdesstrateges.fr/2022/08/16/la-question-du-ble-la-malice-de-poutine-et-la-betise-occidentale-par-francois-martin/
  • «Russes et ukrainiens s’accusent mutuellement des tirs sur la centrale »
  • Mais comment pouvait-il l’obtenir ? Poutine n’obéit pas aux injonctions occidentales, et l’AIEA ne peut s’engager que sur des aspects techniques, et non pas politiques.

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