Pourquoi l'incendie en Gironde immole Macron et le macronisme tout entier

Pourquoi l'incendie en Gironde immole Macron et le macronisme tout entier

L'incendie de Gironde ne brûle pas que des pins : il consume la mythologie du mérite individuel sur laquelle le macronisme s'est bâti. Analyse d'une immolation.


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Par Eric V.

Et si le feu qui dévore la Gironde brûlait autre chose que des pins ? Plus Emmanuel Macron multiplie les cellules de crise et les déplacements à Bordeaux, plus l'incendie consume ce qui reste de son capital symbolique. Car ce ne sont pas seulement le Cap-Ferret, Bordeaux et quelques grands crus qui sont menacés : c'est la mythologie du mérite individuel sur laquelle le macronisme s'est bâti. Récit d'une immolation.

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Une vidéo de soixante-neuf secondes, filmée à la va-vite devant une maison calcinée du Porge, relayée dimanche soir par un compte militant qui n'a pas trois mille abonnés au compteur, vue depuis par plus d'un quart de million de personnes, est peut-être en train de faire plus de dégâts politiques que les 116 000 hectares partis en fumée depuis le début de la saison. On y voit un homme, un certain Laurent, qui a tout perdu, et qui dit en substance ce que la légende du tweet résume d'une formule cinglante : face aux flammes, on met d'abord les plus riches à l'abri ; pour les autres, on verra plus tard.

Rien de bien clair ne vient à ce stade étayer cette lecture des faits. Mais le feu, lui, n'a pas d'opinion. C'est bien le seul.

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Un Président qui court après son incendie

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron qu'il a senti le danger. Lundi matin, cellule interministérielle de crise ; lundi après-midi, déplacement à Bordeaux ; le soir, allocution en direct devant les préfets, les pompiers, les élus. Le Président ne ménage ni son temps, ni sa peine, ni sa communication. Il égrène les chiffres — un record de surfaces brûlées « depuis la Deuxième Guerre mondiale », plus de 200 000 personnes déplacées, 1 500 militaires déployés, « des moyens aériens inédits » — et il promet : « Nous gagnerons ce combat pour protéger. »

Le verbe est martial, la posture jupitérienne, la mécanique bien huilée. Dix jours plus tôt, à Fontainebleau, devant des pompiers déjà éreintés, il assurait n'avoir « pas attendu cette crise pour réarmer la sécurité civile ». Je suppose qu'à l'Élysée, on se dit qu'une crise bien gérée se transforme toujours en capital politique — c'était très partiellement et partialement vrai du Covid, du moins un temps. Mais je me demande si le Président mesure ce qui se joue réellement dans ce brasier : non pas une crise de gestion, mais une crise de croyance. On gère une pénurie de Canadairs. On ne gère pas un mythe qui se retourne.

Canadair et incendies : la manie d’annoncer sans agir joue un vilain tour à Macron
Par Thibault de Varenne Une base de Canadair avait été promise à Mont-de-Marsan, en public, avec un nom de commune. Elle a été retirée par courrier, sans un mot d’explication. Ce n’est pas d’avoir changé d’avis qu’on peut faire grief à l’État
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La bonne affaire des oppositions

Ses adversaires, eux, ont flairé l'aubaine avec cette espèce d'ardeur de meute qui saisit les oppositions françaises quand le pouvoir vacille. Le député LFI Hadrien Clouet dénonce un « scandale d'État » et réclame une session extraordinaire de l'Assemblée. Le socialiste Philippe Brun convoque Marc Bloch et parle d'« étrange défaite » — la référence n'est pas innocente : elle assimile le macronisme finissant à l'état-major de 1940, aveugle, satisfait, dépassé. Jean-Luc Mélenchon accuse le gouvernement d'avoir tardé à mobiliser l'A400M. Et sur les réseaux, la rumeur prospère : le Cap-Ferret aurait été sauvé parce que riche, Le Porge sacrifié parce que modeste.

Arrêtons-nous un instant sur cette rumeur, car elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Elle s'appuie sur un fait brut, réel, vérifiable : au moins 175 maisons entièrement détruites au Porge, contre une trentaine sur la commune de Lège-Cap-Ferret. De cette asymétrie, dont la chronologie du feu et le sens du vent suffisent probablement à rendre compte, le récit militant tire une intention : on aurait dégarni les uns pour couvrir les autres. Aucun élément tangible, aucun témoignage assumé de pompier, aucun document ne vient soutenir cette thèse — et il faut le dire nettement. Mais la thèse n'a pas besoin de preuves, car elle a mieux : elle a de la vraisemblance narrative. Un Président élu par les centres-villes, entouré de banquiers, protégerait les villas des banquiers. Le syllogisme vaut ce qu'il vaut ; il est surtout irrésistible.

En période d'incendie, les rumeurs n'ont pas besoin d'allumettes.

Le détour par Barthes : quand le feu devient mythe

Roland Barthes a montré, dans ses Mythologies de 1957, comment une société transforme des faits contingents en signes nécessaires : le mythe, écrivait-il, transforme l'histoire en nature. C'est très exactement ce qui se produit sous nos yeux. Un feu de forêt est un événement chimique — de la cellulose, de l'oxygène, du vent. Mais le feu de Gironde, à le bien regarder, a cessé depuis plusieurs jours d'être un événement chimique pour devenir un signe.

Car enfin, que brûle-t-il, ce feu, dans l'imaginaire collectif ? Il brûle la presqu'île du Cap-Ferret, villégiature discrète de tout ce que Paris compte de puissant, d'installé, d'entre-soi — le lieu où l'on va précisément pour n'être pas vu. Il menace Bordeaux, grande métropole bourgeoise, macroniste dans son essence sociologique, tenue par le bloc central, dont les habitants passent, à tort ou à raison, pour cultiver un élitisme de bon aloi. Il lèche les vignobles dont les grands crus alimentent les tables où le pouvoir se raconte ses propres succès. Ce n'est pas une ville qui est menacée : c'est un décor. Et quand un décor brûle, chacun comprend confusément que la pièce est finie.

Voilà pourquoi tant de gens, sur les réseaux et ailleurs, contemplent ce brasier avec une gravité qui n'est pas seulement de la compassion. Ils y lisent une prémonition

— l'annonciation, en quelque sorte, de la victoire finale du populisme sur le macronisme. Que cette lecture soit magique, irrationnelle, injuste pour les pompiers qui se battent, n'y change rien. Le mythe, disait Barthes, n'est ni un mensonge ni un aveu. C'est une inflexion.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Redescendons du mythe vers la comptabilité, avec Bastiat pour guide. Ce qu'on voit : un A400M qui largue du retardant en première mondiale, des colonnes de pompiers venues de toute la France, un Président en chemise blanche au milieu des soldats du feu. Ce qu'on ne voit pas : l'arithmétique des dix dernières années.

En octobre 2022, après le traumatisme de La Teste et de Landiras, Emmanuel Macron promettait d'« investir massivement » et de commander seize Canadairs avant la fin du quinquennat. En 2026, quatre appareils seulement ont été commandés — dont deux sur financements européens —, les deux premiers pour 2028, les deux suivants pour 2032. En 2024, le gouvernement de Gabriel Attal, sommé de trouver dix milliards d'économies, amputait le budget de la sécurité civile de 53 millions d'euros, renonçant du même coup à l'achat de deux Canadairs. Et l'État a renoncé à installer une base de Canadairs dans les Landes — que les élus landais réclament aujourd'hui à cor et à cri —, report assumé en son temps place Beauvau, sous Bruno Retailleau. Le Courrier des Stratèges détaillait hier cette chronique de la promesse évaporée.

Canadair : ce que la France a, ce qu’elle a commandé, et quand elle le recevra
La France exploite 12 Canadair. Quatre appareils commandés, livrables en 2028 et 2033. État des flottes française et européenne, besoins et calendrier réel.

Quant à l'A400M, dont l'Élysée fait grand cas, les pilotes de Canadair eux-mêmes y voient un « effet d'annonce » aux rotations trop lentes. Faut dire que le symptôme est constant : le macronisme annonce vite, commande peu, livre tard. Une promesse. Un décret d'annulation. Un calendrier repoussé à 2032.

Le mérite en majesté, et sa faillite

Il y a plus profond. Le macronisme n'est pas une doctrine ; c'est une anthropologie implicite, qui repose sur l'idéalisation du mérite personnel face à la médiocrité supposée du collectif — ce que certains travaux inspirés du modèle HEXACO sur la personnalité des électorats centristes tendent, me semble-t-il, à confirmer : le bloc central croit au talent individuel comme d'autres croient à la providence. « Premiers de cordée », start-up nation, génie solitaire traversant la rue pour trouver un emploi : tout le lexique macronien célèbre l'individu d'exception qui n'a pas besoin des lourdeurs du commun.

En quoi le modèle Hexaco vous permet de savoir si vous êtes ou non fait pour créer une entreprise?
Dans ma série sur la sécession par la création d’entreprise, j’aborde aujourd’hui le sujet délicat des traits de personnalité à avoir pour arriver à créer une entreprise ex nihilo. Pour mieux savoir quelles sont vos chances de réussite, je vous suggère de vous intéresser au modèle Hexaco.

Or un incendie de 116 000 hectares est très exactement le phénomène qui ne négocie pas avec le talent. Il ne cède ni au verbe, ni au diplôme, ni à la disruption. Il ne connaît que des choses lentes, collectives, ennuyeuses : des flottes d'avions commandées dix ans plus tôt, des pistes forestières entretenues, des budgets votés et non annulés. Face à lui, le héros providentiel est nu — et l'on songe, comme dans le conte d'Andersen, à cet empereur dont il suffisait qu'un enfant dise qu'il n'avait pas d'habits pour que tout le cortège le vît. Le plus corrosif, dans cette séquence, n'est pas la colère des opposants : c'est le doute des fidèles. Car ceux qui soutiennent encore le Président pourraient bien lire dans ce brasier la marque d'une imposture — la découverte que non, décidément, Macron ne dispose d'aucun pouvoir surnaturel pour protéger les siens.

Le mythe du héros ne meurt jamais de ses ennemis. Il meurt de ses croyants.

Pendant ce temps

Pendant que le théâtre politique se consume, la société réelle, elle, fait ce qu'elle sait faire quand on la laisse faire. Sur la presqu'île évacuée, quelques dizaines d'habitants du Cap-Ferret sont restés, contre les ordres de la préfecture, avec leurs puits, leurs motopompes et leurs tronçonneuses, pour tailler un pare-feu aux côtés des agents de l'ONF. Les commerçants ont ouvert leurs chambres froides à qui veut se nourrir. Les agriculteurs girondins ravitaillent les pompiers, les ostréiculteurs guettent les reprises de feu et préviennent les secours. Personne n'a décrété cette organisation ; elle a émergé, spontanément, horizontalement, efficacement.

Voilà, je crois, la seule leçon durable de cet été : quand l'État stratège échoue à honorer ses propres promesses, la coopération volontaire, elle, ne demande ni cellule de crise ni élément de langage. Elle demande qu'on lui fiche la paix.

Dernier mot

Reste 2027, qui approche comme un orage de fin d'été. L'incendie de Gironde pourrait coûter fort cher au candidat du bloc central, quel qu'il soit : à Édouard Philippe, comptable de l'héritage ; à Gabriel Attal, dont chacun ressortira le décret d'annulation de 2024 ; à Bruno Retailleau, à qui l'on rappellera la base des Landes ajournée. Aucun des trois n'a allumé ce feu. Tous les trois devront répondre de ce qu'il éclaire.

Le macronisme est apparu en quelques mois de 2016, porté par un homme, une promesse de dépassement et un extraordinaire concours de circonstances. Il pourrait se dissiper à la même vitesse, réduit en fumée par un feu de pins que dix ans de communication n'auront pas suffi à éteindre. Ainsi vont les idéologies minces : reposant sur des hommes avant de reposer sur des idées, elles brûlent comme brûlent les hommes — bien plus vite que les idées.

Et quelque part au-dessus du bassin d'Arcachon, un A400M largue son retardant sur une forêt qui, elle, repoussera.


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