Depuis quelques jours, un refrain bien connu résonne dans les couloirs de Bercy et sur les plateaux de télévision : « Il n'y a pas de pénurie, seulement des hausses de prix ». Roland Lescure et Maud Bregeon l'assurent, la France est parée. Pourtant, devant les stations-service, les files d'attente s'allongent et l'inquiétude grimpe aussi vite que le prix du baril.

Alors, nos gouvernants sont-ils sérieux ou assistons-nous à une simple opération de déminage politique? Plongée dans les rouages d'une crise qui ne dit pas son nom.
Le verrou d'Ormuz : un choc mondial, une France diversifiée
Le déclencheur est lointain mais brutal. Suite aux frappes israélo-américaines contre l'Iran début mars, le détroit d'Ormuz est devenu une zone de guerre. Pour la première fois de l'histoire moderne, ce passage vital par lequel transitent 20 % du pétrole mondial est "gelé". Les géants comme CMA CGM ou Maersk déroutent leurs navires par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les délais et faisant exploser les primes d'assurance.
Mais si l'Asie tremble — le Japon dépend à 90 % du Golfe —, la France, elle, affiche une certaine sérénité structurelle. Notre pays a appris à diversifier ses sources : le Moyen-Orient ne pèse plus que 11,9 % de nos importations de brut, loin derrière l'Afrique (33 %) et les États-Unis (21 %). Sur le papier, le robinet n'est pas coupé.
Le bouclier des 90 jours : la réalité des stocks
L'argument massue du gouvernement repose sur la SAGESS et ses 13,9 millions de tonnes de réserves. La loi est stricte : la France dispose de 90 jours de consommation d'avance, stockés dans 89 sites à travers le territoire. Dès le 4 mars, Bercy a d'ailleurs autorisé le déblocage partiel de ces réserves pour alimenter les zones les plus critiques.

Cependant, il y a un "mais". Ces stocks stratégiques sont un filet de sécurité pour l'État, pas un libre-service pour automobilistes. La "pénurie" que vous ressentez à la pompe est souvent une rupture des stocks commerciaux des distributeurs, épuisés par une ruée de précaution que le discours officiel peine à calmer.
La régulation par le prix : le choix du portefeuille
Il faut regarder la vérité en face : le gouvernement utilise le prix comme une arme de dissuasion. En laissant le litre flirter avec les 2 euros, on réduit mécaniquement la demande. Bercy refuse catégoriquement de toucher aux taxes (TVA et TICPE), invoquant un manque à gagner de 20 milliards d'euros pour les caisses de l'État.
Pour l'exécutif, ce choc est aussi un signal : chaque hausse de prix rappelle l'urgence de la trajectoire de décarbonation fixée par la SNBC 3. Un argument macroéconomique sérieux, mais qui passe mal auprès des artisans de la CNATP, pour qui chaque heure de chantier devient déficitaire.

Un sérieux à géométrie variable
Alors, sont-ils sérieux? Techniquement, oui. La France ne va pas s'arrêter demain ; les stocks sont là et les réquisitions assurent le service minimum pour les véhicules de secours.
Politiquement, c'est plus trouble. En niant le mot "pénurie", le gouvernement joue sur les mots pour éviter la panique. Mais pour l'infirmière libérale ou l'artisan qui enchaîne trois stations fermées avant de trouver un plein à prix d'or, la distinction entre "manque de ressource" et "problème de distribution" est une coquetterie de langage bien peu consolante. La France ne manque pas de pétrole, elle manque de fluidité et de paix sociale.



