Née du chaos post-11 septembre, Palantir n’est plus un simple logiciel d’analyse de données. Elle est devenue l’architecture invisible qui structure la décision militaire américaine — et, par ricochet, occidentale. À l’ère de l’IA, celui qui organise l’information organise la guerre. La question n’est plus technologique. Elle est politique : qui commande vraiment ?

Il faut cesser de parler de Palantir comme d’une entreprise technologique parmi d’autres. Palantir n’est pas un logiciel. Palantir est une arme stratégique.
Depuis plusieurs semaines, son nom revient dans nos entretiens et nos analyses. Non pas comme une curiosité de la Silicon Valley, mais comme un pivot discret de la puissance américaine. Comprendre Palantir, c’est comprendre comment se reconfigure la souveraineté à l’ère algorithmique.
Du 11 septembre à l’État algorithmique: la naissance d’un pouvoir invisible
Tout commence avec un traumatisme. Les attentats du 11 septembre 2001 révèlent une vérité embarrassante : l’État américain est puissant, mais fragmenté. Les informations existaient. Certaines alertes avaient été émises. Mais elles étaient dispersées dans des silos bureaucratiques étanches. FBI, CIA, NSA, services locaux : chacun détenait une pièce du puzzle. Personne n’avait l’image complète.
Ce n’était pas seulement une question d’ego, d’incompétence ou de complot. C’était un problème structurel. Les agences ne pouvaient pas tout partager. Les sources devaient être protégées. Les opérations cloisonnées. La sécurité exigeait de la fragmentation. Or la sécurité exigeait aussi de la coordination. Contradiction apparente.

C’est là qu’émerge le besoin fondamental : un système capable de partager sans exposer, de connecter sans dévoiler, de relier sans centraliser brutalement. Un outil capable d’organiser la circulation fine de l’information dans un environnement ultra-sensible.
Palantir est la réponse à ce besoin.
Fondée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, l’entreprise ne se présente pas comme un simple fournisseur informatique. Elle propose une architecture décisionnelle. Elle ne stocke pas seulement des données ; elle les met en relation. Elle construit des graphes. Elle transforme des millions d’éléments hétérogènes en cartographies dynamiques.
La révolution est là : passer d’une logique de fichiers à une logique de réseaux.
Dans l’ancien monde, l’information était classée par fonction, par service, par administration. Dans le monde Palantir, elle est structurée autour des entités réelles : individus, organisations, transactions, événements. Chaque élément devient un nœud dans un réseau relationnel.

L’exemple est simple.
Un employé d’une petite entreprise achète une grande quantité de fertilisant. Fait anodin ? Peut-être. Mais si l’on découvre que son frère exploite une ferme et que les flux financiers correspondent à une activité agricole légitime, l’alerte s’éteint. Si, en revanche, il vient d’arriver d’une zone instable, n’a aucun lien avec l’agriculture et multiplie des achats suspects, la situation change radicalement.


