Mobilisation du 18 septembre : l’arbre syndical et la forêt de l’impuissance française

Mobilisation du 18 septembre : l’arbre syndical et la forêt de l’impuissance française


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Après le coup d'essai raté du 10 septembre, le mouvement du 18, organisé par les syndicats de salariés, n'a pas démérité... mais il est loin de la cible pour faire trembler la caste qui tient le pouvoir.

Il faut avoir le courage de le dire : la grande marée populaire n'a pas eu lieu. La journée du 18 septembre 2025 fut une journée de mobilisation classique, presque un rite social, portée à bout de bras par les bataillons traditionnels de la contestation : la fonction publique et les salariés des grandes entreprises publiques ou anciennement publiques. Le pays a vu défiler, comme souvent, la France sous statut, celle qui a encore les moyens et l’organisation collective pour exprimer un mécontentement. Pendant ce temps, l'immense majorité des salariés du privé, les artisans, les TPE/PME, la "France qui se lève tôt" pour reprendre une terminologie désuète, était au travail. Non par adhésion au projet gouvernemental, mais par une forme de lucidité teintée de résignation : une journée de salaire en moins ne changera rien à l'affaire.

Le décompte : une guerre des chiffres qui cache la misère stratégique

Les chiffres, comme toujours, sont un théâtre d'ombres. Les syndicats ont revendiqué avec emphase 1,2 million de manifestants. Le ministère de l'Intérieur, avec une prévisibilité toute aussi mécanique, a divisé ce nombre par quatre pour arriver à un maigre 350 000. Peu importe qui s'approche le plus de la vérité. Même dans l'hypothèse la plus haute, que représentent 1,2 million de personnes ? À peine 4% de la population active française. Est-ce un rapport de force ? Numériquement, la réponse est non.

Ce chiffre ne suffit pas à faire plier un gouvernement. Le pouvoir actuel, comme ses prédécesseurs, a depuis longtemps intégré cette variable. Il sait que la contestation de rue, si elle n'est pas soutenue par un blocage effectif et durable de l'économie, n'est qu'un exutoire. Un exercice de catharsis collective qui permet d'évacuer la fièvre avant un retour à la normale. Le gouvernement peut donc, en apparence, se sentir conforté dans sa stratégie : laisser passer l'orage, ignorer les cortèges, et continuer d'appliquer sa feuille de route dictée par les contraintes budgétaires et la surveillance de Bruxelles.

Le vrai rapport de force n'est plus dans la rue

Pourtant, conclure à la victoire du gouvernement serait une grave erreur d'analyse. Le rapport de force ne se mesure plus au nombre de manifestants, mais à la capacité de nuisance de certains d'entre eux et, plus profondément, à l'état de "sécession mentale" du pays.

  1. La force des blocages ciblés : le vrai pouvoir de cette mobilisation ne réside pas dans les défilés entre Bastille et République, mais dans les piquets de grève devant les raffineries, les ports et les dépôts de carburants. Il suffit que quelques centaines de salariés d'un secteur stratégique cessent le travail pour paralyser l'économie bien plus efficacement qu'un million de manifestants. La véritable question pour le gouvernement n'est pas "combien étaient-ils ?", mais "combien de temps les secteurs clés peuvent-ils tenir ?". Une semaine de blocage des carburants a un impact politique et psychologique infiniment supérieur à celui d'une manifestation, aussi massive soit-elle. C'est là que se niche le véritable levier.
  2. L'isolement du pouvoir : le faible nombre de manifestants issus du privé ne doit pas être interprété comme un soutien au gouvernement. Il est le symptôme d'une pathologie plus grave : la conviction que l'action collective ne sert à rien et que le politique est impuissant. Cette France silencieuse n'est pas consentante, elle est déconnectée. Elle ne croit plus aux syndicats, mais elle ne croit plus non plus au gouvernement. Ce dernier ne règne donc pas sur une population qui adhère, mais sur un archipel de solitudes qui subit. Un tel pouvoir est fragile, car il n'a aucune réserve de légitimité à mobiliser en cas de crise grave. Il gouverne par défaut, sur un vide.

En conclusion, la mobilisation du 18 septembre, dans sa sociologie même, est un miroir de la France : un secteur public et syndical qui se bat avec les armes d'hier, et un secteur privé atomisé qui a cessé de croire en la politique. Le gouvernement peut ignorer le nombre de manifestants, mais il ne peut ignorer la réalité qu'il révèle. Non, cette journée ne crée pas, en soi, un rapport de force suffisant pour obtenir le retrait immédiat des mesures d'austérité. Mais elle confirme que le gouvernement est assis sur un volcan de passivité et de ressentiment, contraint de gouverner par la force (le 49.3) un pays qui, mentalement, a déjà fait sécession. Et c'est précisément cette absence de soutien populaire qui rend chaque acte de blocage stratégique, même mené par une minorité, potentiellement dévastateur.


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