Mes chers libertariens de l'Absurdistan, le préfet de police de Paris vient d'interdire un concert gratuit de la Fête de la musique au motif que des artistes qui ne figuraient pas au programme risquaient d'attirer un public qui n'existe pas encore, en vue de troubles qui n'ont pas eu lieu. C'est signé Patrice Faure, daté du 17 juin, et il faut le lire deux fois pour croire qu'un fonctionnaire l'a écrit sans rire.
Disons-le d'emblée, pour qu'on ne se méprenne pas sur la maison d'où je parle : je n'ai, depuis ma fenêtre de Malines, aucune raison particulière de chérir La France insoumise. On peut tout penser de l'organisateur — son goût du tumulte, sa tendresse pour la rue, son art de transformer un buffet en barricade. Mais c'est précisément là qu'est l'affaire. La liberté de réunion ne se découpe pas selon la sympathie qu'inspire celui qui en use. On la défend pour ceux qu'on déteste, ou on ne la défend pas du tout. Le reste n'est pas une liberté, c'est une faveur — révocable, et tôt ou tard révoquée.
Admirez le raisonnement préfectoral, car il vaut le carnaval. L'arrêté redoute un public particulièrement hostile aux forces de l'ordre, des propos appelant à la haine et, mon passage préféré, des désirs de confrontations — on en est donc à interdire les désirs. Il cite nommément le Comité Adama, Assa Traoré, le rappeur Médine. Petit détail relevé par les intéressés : aucun ne figurait à l'affiche. La préfecture interdit un concert à cause de gens qui n'y chantent pas, pour protéger l'ordre d'une foule qui n'est pas venue. Magritte aurait intitulé cela Ceci n'est pas un concert. Kafka l'aurait simplement classé.
Posons les questions au préfet absent. Qui se produit ? Peu importe. Quel trouble constatez-vous ? Aucun, justement, c'est préventif. Et comment sait-on qu'il aurait eu lieu ? On le sent. Voilà le cœur du dispositif, et il n'est pas de gauche, il n'est de personne : c'est le pré-crime appliqué à la musique. On n'interdit plus ce qui s'est passé, on interdit ce qui pourrait déplaire. Le motif tient en quatre mots que tout préfet rêve d'écrire : à l'approche de la présidentielle. Comprenez : la rue devient suspecte au moment précis où elle aurait quelque chose à dire.
Le plus drôle — amai, le plus glaçant — c'est l'universalité du procédé. Aujourd'hui le tort d'un public est d'aimer Mélenchon ; demain ce sera d'aimer autre chose. Le tampon, lui, ne change pas. Celui qui applaudit l'interdiction du concert d'en face oublie qu'il vient d'autoriser, par avance, l'interdiction du sien. La liberté qu'on retire à l'adversaire n'est jamais remise à l'ami : elle est rangée dans un tiroir préfectoral, et le tiroir sert ensuite à tout le monde.
Une dernière chose, à méditer devant votre café froid : le jour où l'on peut interdire un rassemblement parce que la foule risque d'être de mauvaise humeur, il n'existe plus un seul rassemblement qui ne soit, quelque part dans un bureau, déjà suspect — y compris le vôtre, surtout le vôtre.
Réfléchissez. À Malines, pour la Fête de la musique, on laisse même chanter les gens qu'on n'aime pas.