Compagnons d'absurdistan, retenez bien la jurisprudence du 20 mai : à Strasbourg, une retraitée de soixante-deux ans qui a défendu sa poule contre un lynx a écopé de trois mois de prison avec sursis et de plus de 34 000 euros de dommages et intérêts. La poule n'avait que sa propriétaire. Le lynx avait huit avocats.

Reprenons la scène, car elle sort tout droit d'un tableau de chez nous — Brueghel aurait payé pour la peindre. Octobre 2024, Niederbronn-les-Bains, un enclos à poules dans le Bas-Rhin. Un jeune lynx entre, saisit une poule, la tient dans sa gueule. La fermière accourt, frappe, sauve ce qui peut l'être. Dix-huit mois plus tard, la République qualifie le geste : destruction illégale d'une espèce non domestique. La dame, elle, croyait avoir défendu son bien contre un prédateur. Elle apprend à l'audience qu'elle était le prédateur.
Mais le chef-d'œuvre n'est pas la peine. Le chef-d'œuvre, c'est la file des plaignants. Huit associations de protection de l'environnement se sont constituées parties civiles pour ce lynx — huit organisations qui ne l'avaient jamais rencontré, qui ne lui donnaient pas à manger, et qui ont chiffré devant le tribunal leur préjudice moral. J'ai interrogé le bureaucrate qui loge dans ma tête. Qui sont les victimes ? Les associations. Connaissaient-elles l'animal ? Elles représentent la nature. La nature a-t-elle signé un mandat ? La question n'est pas recevable. Trente-quatre mille euros, divisés par huit guichets : le deuil le mieux indemnisé du Grand Est.
Retournez maintenant le tableau, compagnons, c'est là que tout se voit. Si le lynx avait achevé son repas, qu'aurait touché la dame pour sa poule ? Le prix de la poule. Une dizaine d'euros, et encore, en prouvant la facture. Aucune association ne se serait constituée partie civile pour le poulailler ; aucun tribunal n'aurait évalué le préjudice moral de la basse-cour. La République tient un tarif des êtres, et il faut le lire en face : le lynx, 34 000 euros ; la poule, rien ; la femme qui se tient entre les deux, trois mois avec sursis.
Qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : le lynx des Vosges est rarissime — une dizaine d'individus — et personne, à Malines, ne plaide pour l'extermination des fauves. Mais la rareté de la bête n'explique pas la peine ; elle explique l'aubaine. Miljaardedju, plus une espèce est rare, plus son malheur rapporte — et huit comptoirs d'indignation ont encaissé ce que la solitude d'une fermière devant un fauve a produit de valeur juridique. La bête est morte, la dame est ruinée, les associations sont indemnisées. Dans toute l'affaire, une seule espèce prospère.

Une dernière question, compagnons d'Absurdistan, à méditer ce soir devant l'enclos. L'État a chiffré le lynx, négligé la poule, et condamné la main qui s'est interposée. Il ne reste qu'une inconnue dans le tarif des êtres : vous. À Malines, on a rentré les poules. Et on hésite encore à demander notre classement en espèce protégée — c'est, semble-t-il, le seul statut qui garantisse huit défenseurs.

