Alors que la poussière retombe à peine sur les événements sismiques qui ont secoué Caracas et Téhéran, le paysage géopolitique mondial offre un spectacle qui contraste violemment avec les prophéties de certains souverainistes, parfois naïfs, parfois godillots, d'il y a deux ans. Nous vivons un moment de clarification brutale, une de ces périodes charnières où les rapports de force, longtemps dissimulés sous le voile de la diplomatie multilatérale et des sommets feutrés, se révèlent dans leur nudité la plus crue.

Il y a encore peu, à l'aube de la seconde administration Trump, une certaine frange de l'opinion mondiale — allant des cercles nationalistes européens aux promoteurs zélés du "Sud Global" — caressait l'espoir d'un bouleversement tectonique favorable aux puissances émergentes. L'équation semblait alors limpide pour les détracteurs de l'hégémonie libérale : le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche devait signifier le repli isolationniste de l'Amérique, l'abandon des alliances traditionnelles jugées coûteuses, et par un jeu de vases communicants irrésistible, l'avènement triomphal d'un monde multipolaire régulé par les BRICS+ et un "Axe de la Résistance" enfin libéré de la pression de Washington. Ce fantasme reposait sur une lecture superficielle du slogan "America First", interprété à tort comme un "America Alone".

La réalité de ce début 2026 est une gifle magistrale à ces attentes. Loin de se retirer dans sa forteresse nord-américaine, les États-Unis, sous la houlette d'un Trump délesté de ses contraintes passées, ont redéployé leur puissance avec une férocité transactionnelle inédite. Ils n'ont pas quitté le monde ; ils ont décidé de le soumettre, non plus par le droit ou le consensus, mais par la force et la menace économique directe. Les événements des douze derniers mois — des frappes "chirurgicales" de juin 2025 sur les infrastructures nucléaires iraniennes à l'audacieuse opération de capture du président vénézuélien Nicolás Maduro en janvier 2026 — dessinent une nouvelle carte de la puissance où les BRICS, bien que toujours présents et économiquement massifs, semblent politiquement tétanisés, incapables de transformer leur poids démographique et commercial en levier sécuritaire.

Cette chronique se propose de dresser un bilan exhaustif et sans concession de cette nouvelle ère. Il ne s'agit pas ici de proclamer prématurément la mort des BRICS, qui continuent d'agréger des puissances économiques majeures et de représenter près de la moitié de l'humanité. Il s'agit plutôt de constater, avec la froideur de l'analyste, que si la guerre longue pour la refonte de l'ordre international continue, le bloc de l'Est et du Sud accumule depuis un an des défaites tactiques et symboliques cuisantes. L'influence politique du groupe recule, ses lignes de fracture internes s'élargissent, et ce que l'on nommait "l'Axe de la Résistance" au Moyen-Orient a été méthodiquement réduit en cendres. Donald Trump n'a pas offert le monde aux BRICS ; il a redessiné les règles de l'engagement à son seul profit, laissant ses rivaux stratégiques, Chine et Russie en tête, dans une posture de spectateurs impuissants, soulignant cruellement les limites de leur solidarité.
I. Le mirage de 2024 : anatomie d'un fantasme anti-mondialiste
Pour saisir l'ampleur du désarroi actuel, il est impératif de disséquer la psychologie collective qui prévalait avant l'investiture de janvier 2025. L'élection de Donald Trump était perçue, par un paradoxe étonnant, comme une "aubaine" historique pour les adversaires de l'hégémonie occidentale. Je me répète par souci de respecter la Charte de Munich, mais le Courrier a bien connu cette croyance irrationnelle, dont Edouard Husson et Thierry Meyssan se sont faits les porte-voix déraisonnables et irraisonnés. Cette perception reposait sur trois piliers théoriques qui se sont tous effondrés.

1. L'illusion de l'isolationnisme bienveillant
La rhétorique de campagne de Trump a été largement surinterprétée par les observateurs étrangers comme annonciatrice d'un vide stratégique. Les analystes du Sud Global, mais aussi de nombreux commentateurs à Moscou et Pékin, anticipaient une répétition, en plus radicale, du premier mandat : un président obsédé par le déficit commercial, hostile à l'OTAN, et viscéralement opposé aux "guerres sans fin". L'espoir était que Trump, par pur désintérêt pour le rôle de "gendarme du monde", laisserait des espaces vacants au Moyen-Orient, en Europe de l'Est et en Amérique Latine.
On imaginait un Trump négociant le partage du monde en sphères d'influence strictes, livrant implicitement l'Ukraine à la Russie en échange d'une neutralité apparente, abandonnant Taïwan aux pressions chinoises, et laissant l'Iran consolider son arc chiite sans interférence majeure tant que le prix du baril restait bas. Cette lecture ignorait fondamentalement la nature du nationalisme trumpien de 2025 : ce n'est pas un pacifisme isolationniste ; c'est un unilatéralisme impérial. L'isolationnisme de Trump ne signifie pas le retrait de la puissance américaine, mais le retrait des obligations multilatérales qui encadraient cette puissance. Il ne renonce pas à frapper ; il renonce à demander la permission à l'ONU ou à ses alliés européens avant de le faire.

2. Le mythe de l'ascension irrésistible des BRICS+
Parallèlement à l'attente d'un retrait américain, l'année 2024 avait été marquée par l'euphorie diplomatique de l'élargissement des BRICS. Avec l'intégration officielle de l'Égypte, de l'Éthiopie, de l'Iran et des Émirats arabes unis, suivie par l'Indonésie, le groupe semblait avoir atteint une masse critique irréversible. Les discours officiels, du sommet de Johannesburg à celui de Kazan, célébraient la fin imminente du "Roi Dollar" et l'émergence d'une architecture financière alternative capable de sanctuariser les économies émergentes contre les sanctions occidentales.

Le fantasme reposait sur l'idée que cette coalition hétéroclite formerait un bloc géopolitique cohérent, une sorte d'OTAN du Sud, capable de dissuader les États-Unis par sa simple existence. L'Iran, nouveau membre, se sentait particulièrement protégé par ce parapluie diplomatique, imaginant que son appartenance aux BRICS et à l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) lui conférait une immunité de facto. C'était sans compter sur la réalité des rapports de force : une alliance économique lâche, minée par les rivalités (Chine/Inde, Iran/Arabie Saoudite), n'est pas une alliance militaire défensive. L'article 5 de l'OTAN n'a pas d'équivalent dans la charte des BRICS, et 2025 allait brutalement le rappeler.

3. L'Axe de la Résistance comme avant-garde invincible
Enfin, une partie de la gauche radicale et des mouvements anti-impérialistes voyait dans "l'Axe de la Résistance" (Iran, Hezbollah, Hamas, Houthis, milices irakiennes) une force asymétrique capable de tenir en échec Israël et les États-Unis indéfiniment. L'arrivée de Trump, perçu comme erratique, ne devait pas changer cette dynamique de fond ; certains espéraient même que son aversion pour les conflits coûteux conduirait Washington à lâcher Israël face à la pression régionale. Ce triple fantasme — retrait US, unité blindée des BRICS, résilience éternelle de l'Axe — s'est fracassé sur le mur de la réalité dès le premier semestre 2025.

II. Le Moyen-Orient à genoux : la fin de l'Axe de la Résistance
Si les BRICS n'ont pas encore perdu la guerre économique à long terme, leurs membres et alliés au Moyen-Orient ont indéniablement perdu la guerre militaire et sécuritaire de 2025. La politique moyen-orientale de la seconde administration Trump s'est révélée être l'exact opposé du désengagement espéré : ce fut un réengagement brutal, massif, et coordonné avec Israël, visant l'anéantissement des capacités de projection iraniennes.

1. Juin 2025 : la "Guerre des 12 Jours" et le choc technologique
Le point de bascule de cette nouvelle ère fut la campagne militaire de juin 2025. Contrairement aux attentes d'une retenue américaine, l'administration Trump a offert un soutien total, voire une participation cinétique directe, aux opérations israéliennes, brisant tous les tabous des administrations précédentes.
Les frappes coordonnées qui ont débuté le 13 juin 2025 ont marqué une rupture doctrinale et technologique. Israël, soutenu par le renseignement en temps réel et la logistique américaine, a lancé une offensive dévastatrice. Mais le fait marquant fut l'implication directe des États-Unis le 22 juin, ciblant les installations nucléaires souterraines iraniennes.
- La fin du sanctuaire nucléaire : les installations de Natanz et Fordow, longtemps considérées comme invulnérables, ont subi des dommages "très significatifs". Des rapports indiquent l'utilisation par l'US Air Force de bombardiers B-2 Spirit larguant des bombes pénétrantes GBU-57 "Massive Ordnance Penetrator" (MOP), une capacité que seul Washington possède. L'idée que l'Iran était au seuil nucléaire et donc intouchable a volé en éclats. La dissuasion iranienne a échoué face à la supériorité technologique conventionnelle américaine.
- Décapitation systémique des proxies : en parallèle, les campagnes contre le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza se sont intensifiées avec une "lumière verte" totale de la Maison Blanche. Le rapport de force s'est inversé : le Hezbollah, jadis considéré comme l'armée non-étatique la plus puissante du monde, a vu ses stocks de missiles dégradés et son leadership éliminé. Les transferts financiers de l'Iran vers le Hezbollah, bien que persistant à hauteur d'un milliard de dollars, n'ont pas suffi à compenser la perte de commandement et de contrôle.

2. Le silence assourdissant des BRICS
C'est dans ce moment de vérité que la solidarité des BRICS a montré ses limites criantes. La Russie, partenaire stratégique de l'Iran et membre fondateur des BRICS, est restée spectatrice. Moscou a condamné les frappes, qualifiant l'acte d'« illégal », d'« agression non provoquée » et de « violation flagrante du droit international ». Le Kremlin a exprimé sa colère diplomatique, mais n'a bougé aucun pion militaire pour défendre son allié.

Où étaient les systèmes S-400 russes supposés sanctuariser le ciel iranien? Où était la flotte chinoise pour dissuader l'US Navy dans le Golfe? L'absence de réaction concrète a envoyé un message glaçant à tous les partenaires des BRICS : en cas de confrontation existentielle avec Washington, vous êtes seuls. Les communiqués de presse ne protègent pas des bombes antibunker. La Russie, trop absorbée par son propre bourbier ukrainien, n'a plus la bande passante stratégique pour ouvrir un second front au Moyen-Orient.
3. L'effondrement interne de l'Iran et les manifestations de 2026
Les conséquences de ces frappes ne se sont pas limitées aux destructions physiques. Elles ont catalysé une déstabilisation interne profonde de la République islamique, créant un effet domino politique. En ce début janvier 2026, l'Iran est secoué par des protestations massives dans ses 31 provinces, un mouvement d'une ampleur inédite.











