Le Franc CFA va-t-il bientôt disparaître ? par Dominique Delfosse

Le Franc CFA va-t-il bientôt disparaître ? par Dominique Delfosse


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Les signaux faibles qui montrent l’affaiblissement de la parole française dans le monde et tout particulièrement en Afrique sont certes renforcés par un président de la République dont le costume n’est vraisemblablement pas à sa taille. Mais les racines de ce phénomène sont nombreuses et bien plus profondes. Le désamour des Africains, (populations et désormais autorités, la nouveauté de ce début de 21ème siècle) avec la France de Macron s’est progressivement développé pendant des décennies et plus particulièrement dans la zone CFA.

Nous n’allons pas faire une histoire totale de cette zone monétaire, mais retenons juste quelques points importants de ce qu’il s’est passé depuis l’avènement de l’euro.

Globalement, pendant une vingtaine d’années, l’euro a été surévalué par rapport au dollar. La zone du Fcfa, arrimée à l’euro a souffert de cette distorsion, d’autant plus que son économie était globalement plus faible encore que les pays du sud de l’Europe.

Cette situation a permis aux potentats en place de s’y maintenir, du fait d’un pouvoir d’achat à l’importation subventionné par une monnaie surévaluée, favorisant les citadins (étudiants, fonctionnaires, actifs du secteur tertiaire). En revanche, les acteurs des secteurs primaires et secondaires, les paysans, les industriels, se trouvaient confrontés à des disettes économiques.

Pendant ces vingt dernières années, les paysans africains de la zone CFA ont été découragés de produire d’une part à cause d’une monnaie en leur défaveur et d’autre part à cause des subventions à l’exportation dont bénéficiaient les produits européens, la viande notamment. Et quand la Françafrique favorise de surcroît le développement de mafias protégées par les Etats qui s’engraissent sur les importations, on peut être certain que toute tentative de développement agricole est vouée à l’échec. On ne compte en effet plus les « entourages » des présidents en exercice devenus en quelques années les champions nationaux du commerce d’importation : riz et céréales, matériaux de construction, véhicules automobiles…

Pendant une vingtaine d’années, le Fcfa a produit du chômage, de la pauvreté en campagne, de l’exode rural et le maintien en place des potentats. Si en Europe, on se plaint, à juste titre, de l’arrivée massive de migrants qui viennent chercher une meilleure vie en Europe et qu’une partie d’entre eux provient de la zone Fcfa qui est pourtant donnée à des taux de croissance économique parfois à deux chiffres, c’est bien qu’il y a un loup et que tous là-bas ne profitent pas de la croissance de la même manière.

Depuis la crise Covid et son lot d’aberrations économiques en Europe par notre Banque Centrale (Quantitative Easing, endettement pour arrêter la machine économique – du jamais vu – ralentissement économique mondial, paupérisation des populations…), le modèle économique des pays de la zone Fcfa s’est enrayé.

Comme il fallait s’y attendre après une importante impression de monnaie, tout en détruisant de la richesse, en quelques mois (de mai 2020 à juillet 2021 la masse monétaire euro a doublé, rappelez-vous), l’euro a perdu de sa superbe et on assiste à sa dépréciation face au dollar américain et à d’autres monnaies également. Et aucune perspective économique ne permet de penser que cette tendance va s’arrêter. L’économie de la zone euro est en cours d’effondrement et le réflexe de la première puissance, l’Allemagne est de renforcer l’intégration avec les USA et son économie.

Dans la zone Cfa, l’effet de cette dévaluation de fait est immédiat et les économies sont impactées mais de manière différentes.

Dans les pays exportateurs de pétrole ou de produits minéraux, l’inflation importée est perceptible, mais l’Etat a les moyens d’en réduire l’impact sur les populations en maintenant les prix des carburants notamment à des prix très bas.

Il n’en va pas de même dans les pays enclavés, sahéliens pour la plupart, qui ne disposent pas de ressources naturelles en abondance ou insuffisamment exploitées ou dont la valeur ajoutée est générée ailleurs.

Dans ces pays enclavés (Les Sahéliens Mali, Niger, Burkina-Faso et la République Centrafricaine), qui dépendent des importations en partie pour leur alimentation et pour leur énergie dans une large mesure, l’impact de la dépréciation de l’euro, donc de la monnaie CFA est immédiat et impacte les populations auparavant épargnées, les populations politiquement  les plus sensibles : les citadins. Jusqu’ici, pour ne pas rendre plus en colère ces populations, les Etats sahéliens subventionnent le carburant et les produits de première nécessité, au détriment d’autres secteurs : entretien routier, éducation…

Il ne faut donc pas s’étonner de voir les pays sahéliens et la RCA plonger dans des troubles politiques. On peut mettre ces troubles socio-politiques sur le compte d’une mauvaise gouvernance, sur la parfaite imbécilité et l’inefficacité de l’aide au développement, d’une propagande russe ou sur le déchaînement de leaders panafricanistes charismatiques et actifs, et on aurait sans doute raison. Mais la composante économique et la composante monétaire ne sont-elles pas les points communs déterminants à tous ces pays ?

L’enjeu d’un tel diagnostic ? Pour les pays en question, il est crucial. L’avenir de la zone euro ne fait plus illusion et son effondrement est désormais certain. Ce qui l’est moins, c’est la date à laquelle il va intervenir.

Dans ce contexte de pré-effondrement, les pays de la zone Fcfa vont-ils faire comme la classe politique Française et Européenne en restant dans le déni, ou les autorités politiques et monétaires vont-elles prendre les devants et préparer de nouvelles gouvernances monétaires, de nouveaux blocs économiques ?

L’histoire africaine du 21ème siècle a effectivement commencé. Elle démarre sous les auspices du changement. L’Afrique, avec ses ressources (énergétiques, naturelles), sa démographie, représente très certainement une part significative de la réserve de croissance économique mondiale du 21ème siècle.

Si elle a été considérée comme n’étant pas « entrée dans l’histoire » par un président en manque de repère, elle s’y trouve confrontée, devant nos yeux d’Européens transis et rendus impuissants par notre arrogance, notre suffisance et l’incompétence de nos dirigeants. L’Afrique, et notamment les pays des zones CFA devront trouver les mécanismes de gouvernance pour gérer les prochains enjeux : assurer un développement pour une population jeune, ouverte, dynamique, inventive pour le meilleur et pour le pire, qui, loin d’avoir brûlé ses totems et mis ses gris-gris au rencart, a une grande envie de souveraineté, de prospérité et de liberté. Et s’il faut jeter les vestiges de la colonie, ses supporters et ses symboles, qu’à cela ne tienne.

L’histoire n’est pas terminée et les Africains, qu’on veuille l’ignorer ou pas, font partie du jeu.


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