L'assurance-vie a-t-elle désindustrialisé la France ?

L'assurance-vie a-t-elle désindustrialisé la France ?


Partager cet article

C’est une petite musique que l’on entend dans les couloirs feutrés de Bercy et les salons de la "Caste" : l’épargne française serait une force herculéenne. Avec plus de 2 100 milliards d’euros d’encours à la fin de l’année 2025, l'assurance-vie est présentée comme le joyau de notre patrimoine national. Mais grattez un peu le vernis de cette cathédrale de papier, et vous y découvrirez le moteur silencieux de notre suicide industriel.

En France, nous avons réussi ce tour de force tragique : transformer le capital dormant des épargnants en un simple combustible pour la chaudière de la dette publique, tout en organisant méthodiquement le sabotage des fonds de pension. Voici comment la technocratie a troqué nos usines contre des bons du Trésor.

Optimisation fiscale 2026 : le guide (gratuit) du Courrier est-il moralement condamnable ?
En 2026, naviguer dans le système fiscal français est devenu un sport de haut niveau — et un dilemme moral. Le Courrier publie son “Guide Stratégique” gratuit (téléchargeable ci-dessous) pour aider les contribuables à ne plus payer d’impôt. Un Guide qui suscite des critiques sur sa moralité. Est-ce légitime ? 1 grande

Le grand détournement : l’assurance-vie, cette drogue fiscale

L’histoire commence dans les années 1980. Alors que nos voisins néerlandais ou britanniques bâtissaient des fonds de pension capables d’irriguer leurs entreprises en fonds propres, la France, tétanisée par le monopole syndical sur la retraite par répartition, a choisi une voie détournée : l’assurance-vie. On ne l'a pas créée pour financer l’avenir, mais pour offrir un paradis fiscal aux épargnants en échange d’un service rendu à l’État et aux petits hommes gris de la bureaucratie : le financement de son train de vie.

Le mécanisme est d'une efficacité diabolique. Grâce à des avantages successoraux "hors succession" et un abattement massif après huit ans, l’État a fléché l’épargne vers le fameux "fonds en euros". Mais de quoi est fait ce fonds? De dettes. À la fin de l’année 2023, les fonds en euros étaient encore gavés à 30,4 % d'obligations souveraines. En clair, l’assurance-vie est devenue la "pompe à phynance" qui permet à Bercy de masquer sa faillite, en transformant le capital productif de la nation en créances sur un État incapable de boucler un budget sans taxer davantage.

Comment on a tué nos usines depuis les bureaux des petits hommes gris

Le lien avec la désindustrialisation est direct, presque mécanique. L'industrie manufacturière ne représente plus que 9,7 % de notre PIB, contre environ 17 % en Allemagne. Pourquoi? Parce que l'industrie a besoin de "capital patient", de fonds propres, d'actionnaires de long terme capables de porter le risque d'une nouvelle ligne de production ou d'un centre de R&D.

Or, notre système d'épargne est structurellement allergique au risque. Les réglementations prudentielles, comme Solvabilité II, imposent aux assureurs de détenir des montagnes de fonds propres s'ils osent investir dans des actions d'entreprises, alors que la dette souveraine est considérée comme "sans risque" (un concept qui ferait rire n'importe quel libertarien lucide). Résultat : nos ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) sont chroniquement sous-capitalisées. Là où une entreprise allemande s'appuie sur des fonds de pension locaux, l'entreprise française doit mendier auprès de sa banque pour des crédits de court terme. En 2022, la France ne comptait que 6 800 ETI contre 12 500 outre-Rhin. Le déficit de fonds propres des PME et TPE françaises est estimé à 50 milliards d'euros . C’est le prix du confort des fonds en euros : nous avons préféré la garantie du capital (une illusion) à la puissance de l'outil de travail.

L'illusion de la "Loi Industrie Verte"

Sentant que le sol se dérobe sous ses pieds, la technocratie a lancé en 2024 son dernier artefact : la Loi Industrie Verte. L'idée? Forcer les épargnants à faire ce que le marché aurait fait naturellement si on ne l'avait pas entravé depuis quarante ans. Désormais, l'État impose des quotas d'actifs non cotés (le "private equity") dans les gestions pilotées : de 4 % à 15 % selon les profils.

C'est le comble du dirigisme : après avoir dégoûté les Français du risque par la sur-réglementation, on les y contraint par le décret. Le Plan d'Épargne Avenir Climat (PEAC), lancé en juillet 2024 pour les jeunes, devait être le fer de lance de cette réindustrialisation verte. Bilan en ce début d'année 2026? Une stagnation prévisible. Les banques traînent les pieds car les coûts de structure sont trop élevés et les épargnants, éduqués pendant des décennies au "zéro risque", boudent ces produits dont le capital n'est pas garanti.

On ne réindustrialise pas un pays par des obligations de fléchage administratif, pas plus qu'on ne crée de la richesse en obligeant les assureurs à financer des projets de "décarbonation" décidés dans les bureaux feutrés du Secrétariat général à la planification écologique.

Optimisation fiscale 2026 : le guide (gratuit) du Courrier est-il moralement condamnable ?
En 2026, naviguer dans le système fiscal français est devenu un sport de haut niveau — et un dilemme moral. Le Courrier publie son “Guide Stratégique” gratuit (téléchargeable ci-dessous) pour aider les contribuables à ne plus payer d’impôt. Un Guide qui suscite des critiques sur sa moralité. Est-ce légitime ? 1 grande

Pour une libération du capital

Le constat de Patrick Artus est cinglant : nous avons une épargne abondante, mais elle est "morte" car elle ne rémunère plus la prise de risque, mais la protection d'un passé révolu. L'assurance-vie, telle qu'elle est pratiquée en France, est une machine à évincer l'investissement productif au profit de la dépense publique improductive.

Pourquoi l’assurance-vie peut rester le sanctuaire de votre épargne, par Vincent Clairmont
S’il est un sujet qui déchaîne les passions dans les dîners en ville autant que dans les cabinets feutrés des conseillers en gestion de patrimoine, c’est bien l’assurance-vie. Souvent mal comprise, parfois décriée, elle reste pourtant le “couteau suisse” indétrônable de l’épargne en France. Mais pourquoi

Si nous voulions vraiment réindustrialiser la France, il faudrait briser ce pacte faustien entre l'assureur et le Trésor Public. Il faudrait permettre l'émergence de vrais fonds de pension, gérés par les entreprises ou les branches, capables d'investir sur dix ou vingt ans dans le tissu industriel sans être harcelés par les ratios de liquidité immédiate. Il faudrait cesser de traiter l'épargne par capitalisation comme une menace pour la répartition, alors qu'elle en est le complément indispensable dans une démographie déclinante .

En 2026, le budget de la France reste sous tension, et la tentation de taxer davantage l'assurance-vie pour combler les déficits est immense. Ce serait le coup de grâce. Plutôt que de taxer ce capital, libérons-le. Cessons de forcer les Français à prêter à un État qui ne sait plus compter, et rendons-leur le droit d'investir dans les usines de leurs enfants. La souveraineté ne se décrète pas à Bercy ; elle se finance par la liberté d'investir.

L'assurance-vie a servi de béquille à un État obèse. Il est temps que l'épargne française serve enfin de muscle à son industrie. Sans cette révolution copernicienne, nos 2 100 milliards d'euros ne seront que le linceul doré de notre puissance industrielle disparue.

Ici s’achève le constat. On m’ajoutera sans doute que c’est une vision radicale. Mais entre la radicalité du marché et la lente agonie administrée par la Caste, le choix devrait être vite fait pour quiconque croit encore au génie créateur des Français.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
Ukraine : cette guerre que nous ne savons plus lire

Ukraine : cette guerre que nous ne savons plus lire

Par Thibault de Varenne — chronique Voici bientôt quatre ans et demi que la guerre dure à l'est de l'Europe, et nous avons cessé de la comprendre. Non que les faits manquent : ils abondent. Mais nous ne les lisons plus que dans une seule langue, celle d'un camp qui ne raconte que ses espérances. Lue depuis Moscou, Pékin et New Delhi, la carte dit autre chose. Essayons, pour une fois, de la lire avec les yeux des autres. LE COURRIER DES STRATÈGES Restez libre ! LA NEWSLETTER · GRATUI


Rédaction

Rédaction

Albanie : la lagune protégée offerte au gendre de Trump

Albanie : la lagune protégée offerte au gendre de Trump

Un mégaprojet à 1,4 milliard d'euros lié à Jared Kushner, gendre de Donald Trump,menace la réserve naturelle de Vjosa-Narta, sanctuaire de flamants roses sur l'Adriatique. L’île de Sazan, verrou géostratégique, complète le tableau. Le projet prévoit hôtels, villas et marina haut de gamme. Depuis le début du mois de juin, la « révolution des flamants roses » enflamme Tirana et le littoral sud. L’agence anticorruption a ouvert une enquête, sur fond de scandale impliquant déjà la vice-Première mini


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany

Bruxelles : 13 ans d'attente pour un logement social — sauf pour les amis du parti
Photo by Norbert Levajsics / Unsplash

Bruxelles : 13 ans d'attente pour un logement social — sauf pour les amis du parti

Alors que des demandeurs modestes patientent jusqu’à 13 ans sur les listes d’attente, des dirigeants socialistes à Bruxelles orientent sciemment les attributions de logements sociaux vers leurs sympathisants et électeurs. Des messages WhatsApp fuités à Anderlecht et un audit accablant à Saint-Josse-ten-Noode lèvent le voile sur un système de favoritisme généralisé. Le gouvernement régional bruxellois vacille sous le poids de perquisitions, de quatre enquêtes du parquet et d’une commission d’enqu


Rédaction

Rédaction

"Je soignais en EHPAD au moment du COVID"

"Je soignais en EHPAD au moment du COVID"

Pendant que la France comptait ses morts à la télévision, une animatrice d'Ehpad près de Bordeaux faisait choisir à ses résidents un cadeau à deux euros. Ils demandèrent des berlingots, des myrtilles, un caramel mou. Notre entretien avec Nathalie Firminy, soignante suspendue devenue accompagnante des mourants, dit ce que le pays a fait à ses vieux — et ce qu'il s'est fait à lui-même. LE COURRIER DES STRATÈGES Restez libre ! LA NEWSLETTER · GRATUITE Le Courrier, chaque matin. L'es


Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe