Une raffinerie brûle quelque part au sud de Moscou. C'est devenu, cette année, une image presque ordinaire. Dans la nuit, des centaines d'engins lancés depuis l'Ukraine remontent vers le cœur de la Russie ; la défense antiaérienne en abat le plus grand nombre — quatre cent quatre-vingt-trois en une seule journée, dit l'état-major russe, près de deux cents sur la seule approche de la capitale une autre nuit — mais quelques-uns passent. Il en suffit de quelques-uns. La raffinerie de Moscou prend feu ; les terminaux pétroliers de la mer Noire sont frappés l'un après l'autre. Moscou requalifie ces attaques en actes terroristes et promet, par la voix de sa diplomatie, de répondre. La guerre se poursuit, méthodique, usante, sans manœuvre éclatante. Une guerre d'usines.
Voilà le fait que le Sud, lui, regarde sans détourner les yeux. Personne, il y a trois ans, n'aurait parié un kopeck sur la capacité de l'Ukraine à tenir, encore moins à porter le fer à mille cinq cents kilomètres dans la profondeur du plus vaste pays nucléaire de la planète. Elle le fait pourtant, avec des machines qui coûtent quelques dizaines de milliers de dollars là où un missile en coûte des millions. La forteresse, ce vieux rêve des puissances, vient de recevoir un démenti. Et ce démenti, les capitales du Sud l'enregistrent avec une attention que l'Occident, occupé à s'admirer dans le miroir de sa technologie, ne soupçonne pas.
Il faut prendre la mesure de la métamorphose. Un pays qui ne comptait, à la veille de l'invasion, qu'une poignée d'ateliers et quelques milliers d'engins rudimentaires, a fait surgir en trois ans une nébuleuse de fabricants, depuis les garages de volontaires jusqu'aux laboratoires d'université reconvertis en chaînes d'assemblage. La presse russe elle-même, qui n'a aucun intérêt à grossir l'adversaire, constate une production décuplée en une seule année sur les engins de longue portée. Et déjà l'Ukraine se prend à rêver d'exporter : Kiev a évoqué la vente de son surplus de drones navals, comme une jeune puissance industrielle écoule ses excédents. On ne bâtit pas une telle machine par décret. On la fait naître en libérant des énergies — et c'est précisément ce point, on y reviendra, qui mérite que le Sud, et nous avec lui, s'y arrête.
L'arsenal qui change de mains
Commençons par ce que voit Moscou, car c'est elle qui reçoit les coups. Vue du Kremlin, l'industrie ukrainienne du drone n'est pas une affaire ukrainienne. Elle est l'arsenal avancé de l'Occident, monté sur le sol d'un autre. Les chiffres avancés par les soutiens de Kiev donnent le vertige : une production multipliée par dix en un an pour les engins de longue portée, des objectifs qui se comptent désormais en millions d'unités. Mais l'essentiel, pour la Russie, n'est pas le chiffre. C'est la provenance de l'argent et des composants. Washington a, dit-on, investi secrètement dans la naissance de cette industrie ; les Occidentaux, tous comptes faits, ont versé à Kiev des sommes qui se chiffrent en centaines de milliards. L'usine est en Ukraine ; le capital, la doctrine et une partie des cerveaux viennent d'ailleurs.
Et le mouvement s'accentue. Depuis la fin de l'année dernière, une part de la production se déplace vers l'ouest. Des entreprises européennes fabriquent désormais des drones pour l'armée ukrainienne ; l'Allemagne, la Tchéquie, la Pologne, les pays baltes entrent dans la danse. Moscou y voit ce qu'on devine : une complicité directe dans les frappes qui la visent, et le signe que l'Europe, comme le dit un expert cité par la presse russe, « prend goût » à la fabrication d'engins destinés à frapper la Russie. Les dirigeants européens, de leur côté, réclament ouvertement la « sagesse du drone » de Kiev, c'est-à-dire son savoir-faire de guerre. On assiste à un transfert : l'Ukraine, laboratoire ; l'Europe, apprentie.
Il y a là, pour qui observe depuis le Sud, une ironie qui n'échappe à personne. L'Europe, qui a passé une génération à se désarmer et à se persuader que la guerre appartenait au passé, redécouvre l'industrie militaire — non pour elle-même, d'abord, mais pour le compte d'un conflit qui n'est pas le sien sur son propre sol. Elle réapprend à forger en armant la main d'autrui. C'est une manière singulière de se réindustrialiser : par procuration, et dans l'urgence d'une guerre dont elle n'a pas voulu mesurer qu'elle la rapprocherait elle-même du feu.
Que l'on ne s'y trompe pas pour autant : la Russie n'est pas l'enclume passive de ce récit. Frappée, elle frappe, et elle produit. Elle a, de son côté, industrialisé sa propre flotte d'engins, localisé des modèles d'abord venus d'ailleurs, et promis par la voix de sa diplomatie de répondre à ce qu'elle nomme des attaques terroristes par des frappes méthodiques sur l'appareil militaire adverse. De sorte que le conflit, vu du Sud, n'est pas le duel d'un faible ingénieux contre un fort pataud : c'est une course industrielle symétrique, où deux nations rivalisent à qui sortira de ses usines le plus d'engins, le plus vite, et saura le mieux remplacer ce que l'autre détruit. La guerre s'est faite comptable. Elle additionne des cadences de production comme on additionnait jadis des bataillons.
Le maître discret des composants
Vient ensuite ce que voit Pékin, et c'est plus subtil, car la Chine ne reçoit pas les coups : elle tient une partie du fil. Un drone, fût-il de combat, n'est au fond qu'un assemblage de pièces civiles — moteurs, batteries, caméras, puces, cartes de commande — dont l'immense majorité sort des usines du monde, et beaucoup des siennes. Kiev le reconnaît elle-même quand elle réclame des contrôles à l'exportation : les engins russes, dit-elle, intègrent des dizaines de milliers de composants venus de Chine, d'Europe et d'Amérique. Les siens en intègrent tout autant. La Chine, officiellement, n'a jamais fourni d'armes létales à aucune des deux parties et contrôle strictement l'exportation de ses drones militaires et duaux. Elle rejette comme « manipulation politique » les accusations qui lui prêtent un soutien à Moscou — quand bien même certaines enquêtes évoquent des spécialistes chinois travaillant avec un fabricant d'armes russe sous sanctions.
Que l'on croie ou non à la neutralité de Pékin importe moins que la position qu'elle occupe. Car des deux côtés du front, on dépend, pour une part, des mêmes ateliers
Le plus martial des résultats — un arsenal — a été obtenu par les moyens les plus libéraux : la dérégulation, la concurrence, le pari sur l'initiative privée et sur une jeunesse d'ingénieurs et de bricoleurs mobilisée plus vite qu'aucun ministère.