Bien entendu, la question pique les yeux : le droit de vote est-il encore essentiel à un système politique adapté à notre temps ? Longtemps je l'ai cru, mais je dois reconnaître que, dans ma lucidité mélancolique, je ne puis que rejoindre tant de libertariens, essentiellement américains d'ailleurs, pour regretter la misère de cette forme inférieure de prise en compte de l'intérêt général.

Je fais partie de la génération post-boomers (je suis né en 1968, donc après les boomers à proprement parler) élevée au lait du droit de vote et du multipartisme comme alpha et oméga de la démocratie représentative. Et, de mon temps (j'aime sentir ma grosse barbe blanche de vieillard chafouin lorsque je prononce cette phrase), la démocratie représentative était un motif de fierté et ne pouvait se discuter sauf à déboucher sur un procès de nostalgie fascisante. Une crise du COVD et quelques lois liberticides plus tard, votées par des représentants consciencieusement élus par le "peuple", je dois reconnaître que mes certitudes sont ébranlées, et que l'édifice démocratique me pose quelques questions.
Pour être franc, depuis que je suis à peu près en âge de comprendre la politique (on va dire depuis les années 70), j'observe ce qu'on appelle couramment la démocratie représentative dériver vers une "tyrannie de la majorité" minutieusement encadrée et contrôlée par une caste de quelques milliers de personnes parfaitement organisées pour piloter le débat public à distance.
Et cette dérive pose la question de l'utilité du droit de vote sous la forme que nous connaissons.

Je voudrais commencer cette chronique par une anecdote en passant, tellement révélatrice de notre malaise.
Un ami me glisse hier soir tard qu'il vient d'assister à une réunion organisée par un parti politique dit de gouvernement (donc régulièrement au pouvoir). On y parlait société numérique. Une intervenante de la réunion glisse explicitement et publiquement : "il faut s'organiser pour pouvoir annuler une élection présidentielle en cas d'ingérable comme en Roumanie". Autrement dit, si Mélenchon gagne l'élection (le parti organisant la réunion en question étant à peu près ouvertement contrôlé par les lobbies pro-israéliens), il faut pouvoir annuler le résultat.
Je ne parle pas ici d'un parti groupusculaire, ni de quelques zigotos qui parleraient dans leur coin sans engager personne. Je parle d'un parti de notables, avec de nombreux élus dans tous les cercles du pouvoir en France, qui organise "au sommet" des réunions dans les quartiers de pouvoir à Paris.
Nous en sommes là. On endort les masses en dénonçant (à juste titre au demeurant) l'autoritarisme de Poutine ou des mollahs iraniens. Mais nos ministres sont portés par des partis politiques qui accordent au suffrage universel la portion congrue : ils aiment les élections lorsque les électeurs se contentent des croquettes versées à la hâte dans les gamelles choisies en haut. Mais si les électeurs décident de braconner leur nourriture dans des gamelles non autorisées, le suffrage universel devient gênant et il faut le circonvenir.
Tout cela n'est plus caché. C'est assumé par les prétendus défenseurs de la démocratie qui tiennent le haut du pavé dans les médias.

En soi, ce mépris pour le suffrage universel que les gens de pouvoir affichent de façon décomplexée dans les coulisses de la République n'est pas le problème. Le problème est que les électeurs soient sciemment complices de cette farce, tout en déplorant de ne plus être écoutés.
Le plus grotesque, le plus hilarant, le plus pathétique dans ce spectacle de l'avachissement, forme moderne de la servitude volontaire, reste la commisération dont Nicolas Sarkozy a largement bénéficié après sa condamnation à la prison ces derniers mois.
Rappelons que, en 2005, une majorité de Français vote contre le traité de Nice, qui devait créer une sorte de République fédérale européenne. Sarkozy arrive au pouvoir et, en 2007, fait ratifier le traité de Lisbonne par le Parlement, c'est-à-dire en contournant le voeu clair et sans appel du peuple français grâce au jeu des partis. Sarkozy a trahi le peuple français et ne s'en est jamais repenti.
Le plus étonnant est de voir la kyrielle de prétendus souverainistes (y compris de gauche) s'indigner du traitement judiciaire de Sarkozy, comme si celui-ci était une sorte de martyr de la démocratie injustement condamné par d'horribles juges totalitaires. Mais enfin, non seulement Sarkozy a montré le peu de cas qu'il faisait du suffrage universel en faisant adopter par la caste un traité dont le peuple n'avait pas voulu quelques mois plus tôt, mais encore a-t-il, pour "rendre la justice plus efficace", fait adopter l'exécution provisoire des peines, mesure liberticide dont les juges lui ont permis de goûter les plaisirs. Et il se trouve encore des âmes donneuses de leçons pour s'indigner de voir Sarkozy condamné aux peines qu'il avait inventées lui-même.

Le spectacle offert par cette espèce de grognement et de frustration permanente des âmes bien pensantes me laisse perplexe sur la "soutenabilité" du droit de vote dans le monde contemporain. L'avachissement a gagné les esprits. L'honneur et le courage d'être libre s'est effiloché, dilué dans un grand bain de palabre permanente, où tout est toujours relatif, et où rien n'a plus vraiment de sens.
Souvenons-nous des hautes ambitions du général De Gaulle lorsqu'il fait adopter l'élection du Président de la République. Quand j'y pense, j'ai l'impression de voir un soleil rougeoyant et finissant en bord de mer, quelque part entre Omaha Beach et Boulogne.
La réalité est qu'au fil du temps, l'information s'est militarisée. La caste au pouvoir s'est organisée pour briser les débats démocratiques et pour les enfermer dans une fenêtre "d'Overton" de plus en plus restreinte. Formellement, la liberté d'expression existe, certes, et le vote est libre. Dans la réalité, entre l'interdiction d'appeler à la haine, la dénonciation du complotisme et la lutte contre les prétendues ingérences étrangères (sauf lorsqu'elles sont américaines ou israéliennes, bien entendu, auxquels cas elles sont revendiquées sans état d'âme), le champ du débat démocratique se limite chaque jour un peu plus à quelques partis officiels, soutenus par des médias détenus par des milliardaires, et toute expression alternative est invisibilisée.
Ce système-là mérite-t-il encore qu'on se batte pour lui ? Ce qu'on appelle la démocratie n'est-elle pas devenue la façade "Potemkine" d'un système censitaire tyrannique et sans état d'âme ?
Je le crois, bien entendu. Reste à savoir par quoi nous le remplaçons.






