Inventaire avant fermeture : voici venu le crépuscule des cadres, cette exception française

Inventaire avant fermeture : voici venu le crépuscule des cadres, cette exception française


Partager cet article

Quelque chose m'a toujours fasciné en France, ce sont les "cadres", cette espèce exotique de salariés qui tient à bien rappeler qu'elle ne fait pas partie du prolétariat, et qui aime si souvent rêver qu'elle appartient au patronat. Ô tempora ! Cet héritage des années 30, qui a structuré l'économie française de l'après-guerre, s'apprête à vivre des moments bien difficiles.


Commençons tout de suite par expliquer pour quelles raisons les cadres français ont bien du souci à se faire.

Un phénomène structurel guette le cadre comme le loup les troupeaux de moutons à la tombée de la nuit : l'intelligence artificielle. Je l'ai déjà écrit d'ailleurs :

IA et stagflation : quand le rideau se lèvera-t-il sur le Grand Remplacement des cadres européens ?
Le rideau se lève enfin sur la grande illusion du progrès technologique “au service de l’humain”. Si vous observez les chiffres de l’emploi américain de ces six derniers mois, le constat est sans appel : le “grand remplacement” des cadres et des diplômés par l’IA n’est plus une dystopie de science-fiction,

Les analyses indiquent de façon de plus en plus précise qu'un tiers des emplois actuels de cadres devrait disparaître, victimes de l'efficacité de l'IA. La saignée devrait toucher en priorité les emplois de cadres "subalternes", aux tâches souvent répétitives ou peu imaginatives, que l'intelligence artificielle peut optimiser.

La mécanique serait la suivante : là où les entreprises ont besoin de trois cadres pour opérer, elles supprimeraient un cadre sur trois, en introduisant l'intelligence artificielle dans le processus de production.

Pour ceux qui, dans ce lot, ont passé le cap des 40 ans, il y a un peu de souci à se faire, car la "réinsertion professionnelle" risque d'être douloureuse. C'est particulièrement vrai pour les cadres moyens, qui ont peu d'autonomie dans leur poste et dont la créativité est peu sollicitée. Vous savez, ce sont ces gens chargés de vérifier que les procédures sont bien respectées et que tout le monde obéit bien au manuel du parfait salarié.


Je confesse ma fascination pour cette couche hiérarchique particulièrement importante dans la mentalité française : le cadre dédié au respect des procédures.

L'époque va se charger de nous rappeler qu'il y a, dans cette notion d'encadrement, une forme de synonymie. Car qu'est-ce qu'un cadre ?

Un patron, on le sait en écoutant le mot : le patron est celui qui commande comme un père. Un ouvrier, un employé, sont aussi assez facilement reconnaissables. L'ouvrier est celui qui oeuvre de ses mains. L'employé est celui qui occupe un emploi dans une entreprise. Par l'oeuvre du temps, l'employé est devenu le salarié qui n'était pas ouvrier. Mais le mot est assez parlant.

Mais le cadre, de quoi parle-t-on ? Dans les faits, le cadre est chargé "d'encadrer", c'est-à-dire de s'assurer que le processus de travail est sous contrôle. Par nature, le métier du cadre est de vérifier que chacun est bien à sa place : que le patron patronne et que l'employé ou l'ouvrier obéissent. C'est un inspecteur des travaux finis, en quelque sorte.

Avec l'évolution de l'économie contemporaine, le cadre est devenu de plus en plus un bureaucrate : l'eau où il fraie est celle des innombrables couches de "coordination" qui pullulent dans des entreprises toujours plus grandes, plus complexes et dont le fonctionnement est de moins en moins saisissable.

Et voilà que ce gardien de l'ordre, ce conservateur par essence, voit son existence menacée par le progrès technique.

Pour la France en entier, qui a érigé ce métier de "gardien de l'ordre" en catégorie socio-professionnelle bénéficiant d'une rente particulière, avec un statut particulier, et des avantages spécifiques, on voit comment le monde qui prend forme est dangereux. Les mécanismes de stabilisation de notre société sont menacés.

Optimisation fiscale 2026 : le guide (gratuit) du Courrier est-il moralement condamnable ?
En 2026, naviguer dans le système fiscal français est devenu un sport de haut niveau — et un dilemme moral. Le Courrier publie son “Guide Stratégique” gratuit (téléchargeable ci-dessous) pour aider les contribuables à ne plus payer d’impôt. Un Guide qui suscite des critiques sur sa moralité. Est-ce légitime ? 1 grande

Pour ne rien cacher, je trouve cette évolution plutôt sympathique. Car le cadre s'est progressivement imposé (trop souvent à mon goût, je le sais : je l'ai été), dans notre société, comme une sorte de petit aristocrate chargé de retarder le plus possible notre adaptation au monde. En ce sens, le poids des cadres en France est un facteur supplémentaire d'avachissement du pays.

Le métier ordinaire du cadre est de figer les organisations. Et la loyauté du cadre à sa mission explique largement la perte de compétitivité de nos entreprises, où il est devenu si dangereux, si provocateur, de proposer la moindre innovation, sauf à convoquer d'interminables groupes de travail dont la fonction est de "castrer" l'innovation. Qui plus est, le fait que le cadre soit une catégorie à part contribue largement à la souffrance au travail : le métier du cadre est de penser en expropriant les ouvriers et les employés de cette fonctionnalité. Certains le font avec plus ou moins d'habileté, mais la grande mission est là.

Disons-le franchement, le cadre français a pour première mission de combattre l'autonomie du salarié, de vérifier que le salarié ne dispose d'aucune marge de manoeuvre dans son travail, avec toutes les horribles manies bureaucratiques que nous connaissons. Il faut centraliser l'information dans l'entreprise, la contrôler, éviter que les "petits" ne soient au courant. Il faut transformer l'entreprise en une citadelle de secrets hiérarchisés où l'ouvrier est, par nature, réduit au rôle d'exécutant spécialisé dans des tâches bien précises et sans véritable espoir de progression.

Telle est la mission originelle de l'encadrement, du management.


Ce monde très régulé est en passe de disparaître ou, en tout cas, de prendre l'eau sérieusement, et c'est une bonne chose. Cette disparition devrait aller d'autant plus vite que la guerre en Iran est une bombe prête à exploser. La forte hausse du prix du pétrole risque de fortement ébranler nos économies, de compliquer la croissance, à un moment où nos États (et c'est surtout vrai en France) sont endettés, et disposent donc de peu de marge pour agir.

Face à la dureté des temps, les entreprises vont mener la chasse au gaspillage. Et Mme Jacqueline qui, depuis dix ans, remplit des tableaux Excel pour le seul usage de la Direction Financière, va sentir le vent du boulet. Pourquoi ne pas la remplacer par un agent IA cent fois moins cher qu'elle ? Et cent fois moins pénible à supporter ?

Bien sûr que cette solution va s'imposer rapidement. C'est ce qu'on appelle une disruption, contre laquelle il sera difficile de lutter.

D'autres métiers apparaîtront, bien entendu. Des métiers nouveaux, encore inconnus aujourd'hui. Mais il est peu probable que les cadres un peu "amortis" par des tâches sans grand intérêt puissent se reconvertir dans ces nouveaux métiers, un peu trop précurseurs, et demandeurs de souplesse. Le chômage de longue durée devrait frapper méchamment ces laissés-pour-compte de la révolution numérique.

Ainsi va le vent de la destruction créatrice. Certains sont engloutis. D'autres trouvent un coin de paradis absolument nouveau. L'Histoire, ne l'oublions jamais, est tragique et hasardeuse.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
La guerre d'Ukraine menace Venise, par Thibault de Varenne

La guerre d'Ukraine menace Venise, par Thibault de Varenne

La réouverture du pavillon russe à la Biennale de Venise suscite une intense polémique. Mais fermer ce Pavillon d'autorité est-il conforme à l'état de droit européen ? Il est des jardins que l'on croit protégés par le temps, comme nos vieilles forêts girondines où chaque parcelle raconte une lignée, un droit, une appartenance. Les Giardini de Venise sont de cette trempe. Depuis plus d'un siècle, ce petit bout de terre ferme face au Grand Canal fait office de « condominium » international, une m


Rédaction

Rédaction

Fraude sociale : une nouvelle étape pour généraliser la surveillance des Français, par Élise Rochefort

Fraude sociale : une nouvelle étape pour généraliser la surveillance des Français, par Élise Rochefort

Ce lundi 11 mai 2026, le Sénat s’apprête à clore une séquence législative qui, sous couvert de vertu budgétaire, acte une bascule sans précédent de notre contrat social vers une société de la suspicion et de la surveillance généralisée. Avec un objectif de 1,5 milliard d'euros de recettes annuelles, le gouvernement Lecornu ne se contente pas de traquer les indus ; il installe les services de renseignement au cœur de la gestion des finances publiques et autorise une intrusion capillaire dans la


Rédaction

Rédaction

Premier décret instaurant une quarantaine anti-hantavirus, par Elise Rochefort

Premier décret instaurant une quarantaine anti-hantavirus, par Elise Rochefort

La situation sur le front de l'hantavirus évolue très vite, avec un élargissement de la surveillance à deux vols venant d'Afrique du Sud... Aidez le Courrier des STRATÈGES À proposer une autre vision du monde Vous aimez retrouver sur le Courrier une vision du monde introuvable ailleurs ? Vous pouvez nous aider sans vous abonner... J'offre un cadeau de soutien au Courrier ! Un décret paru dans la nuit, le n°2026-364 du 10 mai 2026, impose une quarantaine qui rappell


Rédaction

Rédaction

Acheter ou ne pas acheter du TotalEnergies ? par Vincent Clairmont

Acheter ou ne pas acheter du TotalEnergies ? par Vincent Clairmont

L'action TotalEnergies a progressé de plus de 185% depuis le COVID. Faut-il continuer à en acheter ? Alors que le Brent flirte de nouveau avec les 100 dollars sur fond de tensions géopolitiques au Moyen-Orient, TotalÉnergies semble avoir trouvé son rythme de croisière entre tradition pétrolière et futur électrique. Mais faut-il encore monter à bord ? Plongeons ensemble dans les coulisses de cette "major" qui ne ressemble plus tout à fait à celle de vos grands-parents. Pourquoi l’asphyxie mondi


Rédaction

Rédaction