De nombreux lecteurs m'ont interpellé sur la compatibilité entre l'idéologie du Bien Commun et le libertarisme qui est au coeur de nos publications. Il me paraissait nécessaire de prendre le temps d'une longue réponse à cette question centrale pour beaucoup. Dans quelle mesure les individualistes libertariens peuvent-ils partager un substrat avec les conservateurs du Bien Commun ?

La tension entre la souveraineté de l'individu et les impératifs de la collectivité constitue l'un des piliers centraux de la philosophie politique occidentale.
Au cœur de ce débat se trouvent deux visions du monde qui semblent, à première vue, diamétralement opposées : l'idéologie du bien commun, héritière d'une longue tradition aristotélicienne et thomiste, et le libertarisme, né d'une forme de radicalisation des principes libéraux classiques de propriété de soi et de non-agression.
Pourtant, l'analyse des structures institutionnelles, des mécanismes de coordination sociale et des évolutions doctrinales récentes révèle des zones de compatibilité inattendues, notamment à travers le principe de subsidiarité, la théorie de l'ordre spontané et le courant émergent du libertarisme à visage humain. Cette analyse approfondie explore les nuances de cette relation complexe, en examinant comment les conceptions de la loi, de la justice et de la responsabilité humaine s'entremêlent pour définir les limites de l'action collective et de l'autonomie personnelle.
Fondements ontologiques et visions de l'homme : les racines de la divergence
L'idéologie du bien commun repose sur une anthropologie relationnelle qui trouve ses racines chez Aristote. Pour le Stagirite, l'être humain est par nature un « animal politique » (zoon politikon), ce qui signifie que son accomplissement ne peut se réaliser qu'au sein de la cité (polis), une communauté ordonnée vers une fin partagée. Cette vision postule que la cité précède logiquement l'individu au sens où le tout est nécessaire à la fonction des parties. Aristote distingue soigneusement l'Économique, qui relève de l'administration domestique de la maison (oikos), de la Politique, qui vise le bien-être de l'ensemble des citoyens. Le bien commun n'est pas simplement une somme d'intérêts individuels, mais une finalité qualitative qui englobe la paix, la justice et la vertu.
À l'inverse, le libertarisme moderne, tel qu'énoncé par des penseurs comme Robert Nozick ou Murray Rothbard, s'appuie sur un individualisme méthodologique et ontologique strict. L'individu est conçu comme une unité souveraine, dotée d'un droit de propriété absolu sur sa propre personne et sur les ressources qu'il a légitimement acquises. Dans cette perspective, la société n'est pas un organisme, mais une « constellation » de relations contractuelles volontaires. Toute tentative de définir un « bien commun » supérieur aux choix des individus est perçue avec méfiance, car elle risque de servir de prétexte à la coercition étatique.
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Dimension de
l'Analyse |
Idéologie du
Bien Commun |
Libertarisme
Classique |
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Origine de la
Société |
Naturelle et
téléologique (inclination vers le bien). |
Artificielle
ou contractuelle (protection des droits). |
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Unité
d'Analyse |
La
communauté, le corps social et ses membres. |
L'individu
rationnel et souverain. |
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Finalité
Politique |
La vie
vertueuse et le souverain bien. |
La protection
de la liberté et de la propriété. |
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Conception de
la Loi |
Ordination de
la raison pour le bien commun. |
Règles
générales de juste conduite (non-agression). |
Cette divergence fondamentale semble interdire toute réconciliation. Cependant, la pensée de Thomas d'Aquin tempère l'organicisme antique en introduisant la notion de loi naturelle, accessible par la raison individuelle. Pour l'Aquinate, si l'homme est ordonné au bien commun, il dispose également d'une liberté de choix et d'une dignité qui interdisent à la cité de le traiter comme un simple moyen. Cette reconnaissance de la souveraineté de la conscience et de la valeur de l'initiative privée crée un premier point de contact avec le respect libertarien pour l'autonomie personnelle.

La subsidiarité : un pont institutionnel entre communauté et liberté
Le terrain d'entente le plus fertile entre ces deux idéologies se trouve dans le principe de subsidiarité, une notion centrale de la Doctrine Sociale de l'Église. Formulé explicitement par le Pape Pie XI, ce principe stipule qu'il est injuste de retirer aux groupements de rang inférieur (familles, associations, collectivités locales) les fonctions qu'ils peuvent accomplir par eux-mêmes pour les confier à une autorité supérieure.
D'un point de vue libertarien, la subsidiarité agit comme un mécanisme de limitation du pouvoir centralisé. Elle valorise les « corps intermédiaires » et la société civile, affirmant que le dynamisme social provient de la base et non du sommet.
Les libertariens et les partisans de la pensée sociale chrétienne se rejoignent dans une critique virulente de l'État-providence bureaucratique, qu'ils qualifient d'« État de l'assistance ». Pour Jean-Paul II, cet État écrase la responsabilité individuelle et familiale, détruisant le tissu social au profit d'une logique de guichet.

La subsidiarité peut être analysée sous trois angles, chacun présentant des points de contact avec la pensée libertarienne. La subsidiarité ascendante, ou fédéralisme, où le pouvoir est délégué par la base vers le sommet uniquement pour les tâches indispensables, rejoint l'idéal libertarien de décentralisation radicale. La subsidiarité horizontale impose à l'État d'encourager l'initiative autonome des citoyens et des associations privées pour l'exercice d'activités d'intérêt général, ce qui converge avec la liberté d'association libertarienne.
Néanmoins, une nuance cruciale subsiste. Pour la Doctrine Sociale de l'Église, la subsidiarité est indissociable de la solidarité. Si l'échelon supérieur ne doit pas intervenir inutilement, il a le devoir de « suppléance » lorsque les échelons inférieurs sont défaillants. Le libertarien, quant à lui, accepte la subsidiarité comme principe de non-intervention, mais rejette souvent l'obligation de suppléance si celle-ci implique une redistribution forcée par l'impôt. La solidarité libertarienne doit rester un acte volontaire de charité et non une obligation légale.

Ordre spontané et Bien Commun émergent : une convergence fonctionnelle
Un autre point de convergence majeur réside dans la théorie de l'ordre spontané, principalement développée par Friedrich Hayek. Selon cette vision, les institutions les plus bénéfiques à l'humanité — le langage, la monnaie, le droit coutumier et les marchés — ne sont pas le résultat d'un dessein conscient, mais l'aboutissement involontaire d'actions individuelles coordonnées par des règles générales. Cette perspective permet de réconcilier le libertarisme avec une forme de bien commun « catallactique ».

Le marché n'est pas simplement un lieu d'échange égoïste, mais un système d'information massif qui permet de satisfaire les besoins de millions d'individus sans direction centrale. Dans ce cadre, le bien commun n'est pas une fin définie a priori par un souverain, mais une « propriété émergente » d'un système de liberté sous le règne du droit. Le libertarisme soutient que maximiser la liberté négative est la meilleure méthode pour promouvoir la liberté positive et, par extension, le bien commun matériel. Cette idée rejoint la définition du bien commun donnée par le Catéchisme de l'Église Catholique : « la somme des conditions sociales qui permettent aux groupes et aux individus d'atteindre leur accomplissement plus pleinement et plus aisément ».
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Caractéristique
de la Catallaxie |
Impact sur le
Bien Commun |
Justification
Libertarienne |
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Coordination
par les Prix |
Alloue les
ressources là où elles sont le plus nécessaires. |
Évite le
gaspillage lié à la planification centrale. |
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Division du
Savoir |
Utilise les
connaissances fragmentaires de tous. |
Respecte
l'autonomie et l'expertise locale. |
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Coopération
Pacifique |
Incite à
servir autrui pour réaliser ses propres buts. |
Remplace la
coercition par le consentement. |
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Évolution
Culturelle |
Sélectionne
les règles favorisant la survie du groupe. |
S'appuie sur
la tradition plutôt que le constructivisme. |
Cette vision d'un bien commun résultant de la liberté contractuelle est toutefois critiquée par des penseurs comme Michael Sandel, qui s'inquiète de la marchandisation de la société. Sandel soutient que l'extension des mécanismes de marché à des domaines comme la santé, l'éducation ou la citoyenneté corrompt les normes morales et civiques qui devraient régir ces sphères. Pour lui, le marché n'est pas neutre ; il modifie la nature des biens échangés et érode le sentiment d'appartenance à une communauté de destin.

Justice sociale et « Bleeding Heart Libertarianism »
L'une des évolutions les plus marquantes du débat contemporain est l'émergence du « Bleeding Heart Libertarianism » (BHL), ou libéralisme néoclassique. Ce courant tente de marier les droits de propriété et le gouvernement limité avec une préoccupation centrale pour la justice sociale et le sort des plus démunis. Les penseurs BHL, comme Matt Zwolinski et Jason Brennan, soutiennent que la justification morale de tout système politique et économique dépend de sa capacité à améliorer la condition des membres les plus vulnérables de la société.






