Emmanuel Macron préfèrera détruire le cadre de l’Etat plutôt que de quitter l’Elysée

Emmanuel Macron préfèrera détruire le cadre de l’Etat plutôt que de quitter l’Elysée


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Une tendance au nihilisme a toujours caractérisé Emmanuel Macron. Porté au pouvoir sur la ruine des partis traditionnels, il envisage d'être réélu après avoir fait exploser la matrice de la haute fonction publique. Le président de la République a décidé d'aller au bout de la suppression de l'ENA. Au moment où il est en mauvaise posture dans les sondages, cette annonce permet à Emmanuel Macron de se présenter à nouveau comme celui qui fait bouger les lignes et qui répond à une demande sociale profonde. En réalité, le président ne fait que détruire un peu plus les institutions qu'il a le devoir de préserver. Mais l'important est de se maintenir au pouvoir. A tout prix.

Emmanuel Macron est en difficulté dans les sondages. Comme nous l’avons analysé, ces dernières semaines, les reports de voix de gauche, très mauvais selon les projections des enquêtes d’opinion, rendent difficile, sinon impossible la réélection du président en 2022. D’un côté, la presse étrangère ou Arnaud Montebourg ont commencé à évoquer une possible victoire de Marine Le Pen. De l’autre, les milieux dirigeants français ont commencé à réfléchir à des personnalités alternatives, comme en témoignent les entretiens accordés, deux semaines consécutives, par le magazine Le Point à Xavier Bertrand et à Edouard Philippe.

Mais le président en place n’a pas l’intention d’assister passivement à sa propre paralysie politique, comme François Hollande, naguère. Ce qui distingue Emmanuel Macron du reste de la classe politique, c’est une volonté de puissance peut-être inégalée dans l’histoire politique récente de notre pays.

C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter la résurrection d’un projet que l’on croyait enterré, la suppression de l’ENA au profit d’un Institut de Service Public.

En tenant parole, le Président (1) envoie le message qu’il tient ses engagements; (2) il véhicule l’idée qu’il a répondu au ras-le-bol des Français face à la bureaucratie et à l’hypercentralisation, comme la crise des Gilets jaunes avait semblé l’exprimer; (3) il se présente comme celui qui continue à faire bouger les lignes et critique implicitement l’immobilisme de ses adversaires.

Clientélisme et fin de l'Etat républicain

En réalité, le président de la République porte un coup sérieux aux cadres de l’Etat républicain. Est-ce à l’ENA que les Français en voulaient? L’école a toujours gardé un prestige dans la société; outre le fait qu’elle contribuait au rayonnement de la France. Ce que les Français reprochent, c’est le blocage de l’ascenseur social, un phénomène qui atteint tous les pays de l’OCDE, pas simplement la France et son ENA. Ce qui caractérise la France, c’est qu’il est beaucoup plus difficile d’entrer dans une grande école en venant d’un milieu populaire que ce n’était le cas il y a trente ou cinquante ans. Le grand paradoxe des cinquante dernières années, c’est que la dénonciation par le sociologue  Pierre Bourdieu – dont les livres ou du moins l’oeuvre vulgarisée sont devenus le pont-aux-ânes des demi-savants – de la reproduction des élites a abouti à un renforcement de cette reproduction.

En fait, Bourdieu, comme tous les penseurs d’inspiration marxisante, croyait que le « capital culturel » ou le « capital social » étaient quelque chose qui était thésaurisé par des milieux sociaux fermés. Exactement comme Marx et la plupart des socialistes ont toujours confondu la thésaurisation pré-capitaliste et l’épargne-investissement capitaliste. Alors que le grand mérite de l’école républicaine et de l’université moderne, construites en même temps que la révolution industrielle, avait été d’accélérer la circulation de la culture dans des cercles sociaux toujours plus larges. Que la logique de la société moderne soit une circulation toujours plus rapide de la connaissance, au même titre que des inventions techniques ou des ressources financières, cela allait de soi.

Pourtant, obnubilés par la fausse science de Bourdieu, plusieurs générations de dirigeants politiques, de droite comme de gauche, se sont ingéniés à détruire le capital culturel existant et à priver les jeunes français de l’augmentation de ce capital culturel.  L’école républicaine, qui avait été un extraordinaire outil de transmission et développement du capital culturel et social français a été méthodiquement détruite par la coalition des marxistes et des pédagogistes.

Comme le disait le Général de Gaulle, « la culture générale est l’école du commandement ». Or c’est précisément cette culture générale que l’on s’est attachée à détruire sous prétexte qu’elle aurait sécrété des inégalités sociales. On a généralement fait baisser le niveau de tous les savoirs, au nom de l’égalité.

On a aussi voulu mettre les formations plus en phase avec les formations professionnelles. mais sans se rendre compte que ni l’école ni l’université ne sont les lieux de l’apprentissage d’un savoir professionnel. On l’apprend sur le terrain, en alternance, par confrontation avec la vie réelle des entreprises ou des services de l’Etat. Mais les concepteurs des programmes détestaient le plus souvent le monde réel, l’économie, l’entreprise. On a donc enfermé les élèves et les étudiants dans des pseudo-savoirs idéologiques et la plus récente mode intellectuelle, coupée du réel.

Au fond, ce que le Président de la République vient d’annoncer ce jeudi 8 avril 2021 comme réforme du recrutement de la haute fonction publique ne fera qu’aggraver le mal. On va même assister à une sorte de « gel » des défauts d’un système décadent.

  • S’agit-il de revigorer le concours républicain, sa transparence, son impartialité? Non, l’Institut du Service Public sera dans lla logique d’une « Ecole de Guerre » de la haute fonction publique. Mais où est son Saint-Cyr?
  • en coupant le lien entre les grands corps et le recrutement par concours, on retombe dans le défaut que l’on prétend combattre, ce pour quoi justement l’ENA avait été créé: mettre fin au système de la cooptation et des clientèles
  • S’agit-il de revenir à plus de culture générale pour pallier – par exemple – l’affligeant déficit de culture scientifique de nos dirigeants pendant une pandémie? Ou l’effondrement de la culture géopolitique? Non. On continuera la spirale de destruction des repères généraux au profit d’un charabias idéologique sur les sciences, la nouvelle révolution industrielle, l’écologie, la laïcité, les enjeux sociétaux etc….?

Surtout, à notre connaissance, Emmanuel Macron ne traite pas l’un des plus gros problèmes posés par notre système, celui de ces hommes politiques qui n’abandonnent pas leur statut de haut fonctionnaire quand ils entrent en politique.  Voilà une vraie revendication des Français à laquelle le président ne répond pas.

Macron le nihiliste

La destruction de l’ENA n’est pas qu’un symbole. Elle n’est pas non plus une façon de faire en sorte que « tout change pour que rien ne change » selon la formule de Lampedusa. Dans Le guépard, il y a une culture sicilienne à préserver et un accommodement avec le monde moderne à trouver. Le problème de la suppression de l’ENA est exactement inverse. Alors qu’il se serait agi de mettre fin à une dérive de la haute fonction publique, on l’accroît en supprimant une école réformable – et qui s’était beaucoup réformée depuis dix ans, répondant à beaucoup des objections du corps social.

Premier problème

: nos dirigeants ne croient plus – à la différence de leurs homologues américains, allemands, britanniques, russes, indiens japonais ou chinois que la nation soit essentielle dans la compétition mondiale. Il s’agirait de recentrer notre haute fonction publique sur l’importance des nations dans la mondialisation.

Second problème:

comme nous le rappelons souvent dans le Courrier des Stratèges

,

la France a laissé proliférer sa fonction publique – encore plus territoriale que centrale – au détriment de la compétitivité française. En pouvant s’endetter à bas taux, à l’abri de l’euro, notre pays a manqué le tournant de la troisième révolution industrielle et combattu le chômage par l’emploi public.  On a réduit toujours plus l’Etat dans des secteurs où il est essentiel (régalien, intelligence économique, infrastructures) pour le laisser proliférer dans des secteurs où le contrôle public parasite l’esprit d’entreprise.

Une réforme de la formation de la haute fonction publique aurait voulu que l’on renforce le caractère unique de l’ENA, en se donnant comme objectif de former une élite plus patriote et….moins étatiste. Une élite chargée, pour la génération qui vient, de réduire le périmètre de l’Etat. C’était d’autant plus un retour à l’esprit républicain que l’on oublie combien la IIIè République était libérale économiquement et faisait confiance au Parlement pour faire avancer la décision publique.  Le contraire de la république macronienne.

Mais Emmanuel Macron n’est pas intéressé par la réforme de l’Etat. Il pense qu’il a plus a profiter de la prolifération des clientélismes, du nivellement par le bas, de l’implosion des repères républicains, de la multiplication des lobbies idéologisés qui pousseront leurs candidats vers l’Institut de Service Public avec une vague teinture d’idéologie écologiste, scientiste ou mondialiste.

Celui qui a construit sa première élection sur l’implosion des partis politiques, prépare la seconde sur quelque chose d’irréparable: l’implosion des cadres de l’Etat républicain.


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