Par Eric V.
Tout le monde annonce la crise de la dette française. Regardez ce que font ceux qui sont payés pour la craindre : ils achètent. Il n'y aura pas de crise. Il y aura une dégradation lente, et c'est une bien pire nouvelle.
Ceux qui devraient fuir
Depuis dix jours, la France est censée être au bord du gouffre. L'écart de taux avec l'Allemagne a dépassé 100 points de base le 18 septembre, une première depuis 2012. Scope a retiré le AA− pour un A+. Et le Financial Times rapporte le 30 septembre, sous le titre « Vanguard warns France is "degrading credit" as borrowing costs surge », que le premier gestionnaire d'actifs obligataires du monde juge le crédit français durablement dégradé.
Regardons maintenant ce que font les professionnels. Royal London Asset Management achète la baisse et parie que la dette française battra l'italienne et l'allemande. HSBC écrit que l'OAT est la moins chère depuis au moins 2008. Et lundi, l'Agence France Trésor a annoncé qu'elle lèverait 339,7 milliards d'euros en 2027, contre 311,7 cette année, sans que personne ne doute qu'elle les trouvera.
Voilà le fait qu'aucun commentaire n'a relevé cette semaine. Ceux qui prêtent à la France ne sont pas effrayés. Ils sont contents.
Ce que Vanguard dit vraiment
Lisons l'avertissement comme un gérant le lirait. Ales Koutny, qui dirige les taux internationaux chez Vanguard, annonce une dégradation durable et juge « fortement possible » un écart à 150 points de base. La même dépêche précise que sa maison est sous-pondérée sur les obligations d'État françaises.
Un gérant sous-pondéré qui annonce publiquement une dégradation ne s'alarme pas : il publie son prix d'entrée. Il dit à quel niveau il redeviendra acheteur, et il le dit à ceux qui détiennent ce qu'il voudrait acheter.
Je ne lui prête aucune manœuvre. Je constate une position, et je lis une déclaration à la lumière de cette position.
Pourquoi la dégradation paie
Le taux que paie la France se décompose en deux morceaux, et tout le malentendu public vient de leur confusion. Le premier est le niveau général des taux dans la zone euro : c'est le Bund allemand, autour de 3,5 %, que la France paie quoi qu'elle fasse et qui ne dit rien sur elle. Le second est l'écart au-dessus de ce niveau — un peu plus de 110 points de base aujourd'hui. Celui-là est le prix de la signature française, et c'est le seul morceau dont nous soyons responsables.
Or cet écart, pour l'emprunteur, est un coût, et pour le prêteur un supplément de rémunération. Quand l'un se dégrade, l'autre s'enrichit. Le 10 ans français est passé de 3,2 % en février à plus de 4,8 %. La France paie désormais environ 0,2 point de plus que l'Italie, et son rendement souverain a dépassé celui de LVMH à maturité comparable : le marché considère qu'un groupe de luxe est un meilleur débiteur que la République. Catastrophe pour le Trésor, bonne nouvelle pour qui achète : la dette française rapporte plus, et elle rapporte plus parce qu'elle se dégrade.
Encore faut-il distinguer deux choses, et Vincent Clairmont les a séparées ici le 2 septembre dans « Quel sera le vrai test pour la dette française ? ». Un écart peut se payer parce que le marché redoute un événement daté — un budget qui ne passe pas, une censure : c'est une prime de conjoncture, qui se referme quand l'événement se dénoue. Ou parce qu'il a cessé d'attendre un événement et facture un état durable : c'est une prime de régime, et rien ne la referme, puisque rien de particulier ne l'a ouverte. Le signe distinctif se lit sans peine : en septembre, l'écart s'est élargi pendant l'annonce d'un budget à 54 milliards d'économies, quand il aurait dû se resserrer.
Le parapluie, et ce qu'il couvre exactement
Reste la question qui décide de tout : le prêteur prend-il un risque proportionné à ce supplément ?
Depuis 2012, la réponse est connue : dans la zone euro, une dette souveraine ne fait pas défaut par accident. L'engagement de Mario Draghi, puis les instruments qui l'ont formalisé, ont placé au-dessus des dettes nationales un filet que la BCE peut déployer — le dernier en date, l'instrument de protection de la transmission, créé le 21 juillet 2022.
Mais lisez le communiqué. La BCE y énonce quatre critères cumulatifs d'éligibilité, dont le respect du cadre budgétaire européen et la soutenabilité de la trajectoire de dette, et le Conseil des gouverneurs conserve un pouvoir d'appréciation « complet » sur l'activation.
Ce n'est donc pas un parapluie, c'est un parapluie tenu par quelqu'un d'autre. Et le premier critère ne dit pas « ne pas avoir de déficit » : il dit ne pas être sous procédure pour déficit excessif, ou ne pas avoir manqué d'agir après une recommandation du Conseil. Ce qui protège la France n'est pas sa situation budgétaire — elle est mauvaise — mais le jugement que Bruxelles porte sur ses efforts. Le prêteur qui touche 4,8 % ne prend pas un risque nul : il prend un risque de discrétion, et il parie sur la bienveillance d'un comité.
Notons au passage qui vend et qui achète, car cela servira plus loin. Celui qui peut attendre sera remboursé à 100 et n'a rien perdu : s'il a de l'argent frais, il achète décoté et s'assure près de 5 % par an — c'est la position de Royal London et la lecture de HSBC. Celui qui a une notation minimale inscrite dans son mandat vend le jour où Scope retire le AA−, parce que sa procédure le lui ordonne et non parce qu'il croit au défaut. Le vendeur est contraint, l'acheteur est libre, et les contraints, en France, sont nos assureurs et nos banques.
L'arithmétique de cette décote — pourquoi un titre perd de la valeur quand les taux montent, de combien, et ce que change la durée restante — est exposée dans la fiche d'Élise Rochefort publiée ce jour.
Donc il n'y aura pas de crise
Arrêtons-nous ici, parce que l'essentiel vient d'être dit sans être nommé.
Trois faits, et un seul fil les relie. Les professionnels achètent : l'argent est là. La BCE peut déployer un filet : le défaut n'arrivera pas par accident. Et personne, ni à Paris, ni à Francfort, ni chez les créanciers, n'a intérêt à ce que la France cesse de payer.
Tirons-en la conclusion, même si elle contredit tout ce qu'on entend depuis dix jours. Il n'y aura pas de crise de la dette française.
Il y aura autre chose, qui n'a pas de nom dans le débat public et qu'il faut donc