Comment l’Occident réagira-t-il si l’Ukraine est vaincue ? par Uruz

Comment l’Occident réagira-t-il si l’Ukraine est vaincue ? par Uruz


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Compte tenu de la « contre-offensive remarquablement efficace de l'Ukraine contre les forces russes » à l'automne 2022, les responsables occidentaux et leurs alliés dans les médias se concentrent de plus en plus sur la réponse probable de la Russie à la « victoire globale de l'Ukraine » dans la guerre. Mais beaucoup moins de discussions portent sur la façon dont les États-Unis et leurs partenaires européens réagiraient si le destin militaire changeait et si le « protégé » de l'OTAN faisait face à une défaite définitive. Une telle discussion est cependant nécessaire pour éviter de graves erreurs politiques.

Cet article publié en russe par le site 3mv.ru n’engage pas la ligne éditoriale du Courrier.

Les experts occidentaux en politique étrangère ne sont pas d’accord entre eux sur ce que serait la réaction probable du Kremlin si son aventure militaire en Ukraine échouait.

Le scénario envisagé par les occidentaux reste la victoire de l’Ukraine sur la Russie, mais pas l’inverse

Les « réalistes » craignent que le président russe Vladimir Poutine n’intensifie considérablement les efforts de la Russie. Une telle inquiétude est justifiée. En effet, l’escalade est déjà en cours, avec une mobilisation nationale partielle ordonnée par Poutine en septembre 2022 ainsi qu’une augmentation des frappes de missiles contre le réseau électrique ukrainien et d’autres infrastructures.

Certains analystes inquiets avertissent que si la Russie est finalement vaincue en Ukraine, un Poutine « acculé » pourrait même utiliser des armes nucléaires « tactiques » afin d’éviter un fiasco humiliant. Même le président Biden a pris en considération l’existence de ce danger.

Cependant, les plus « bellicistes » insistent sur le fait que Poutine bluffe. Et ils ne célèbrent la contre-offensive de Kyiv que comme le prélude à un glorieux triomphe. Leur hypothèse implicite est que l’influence militaire de l’OTAN empêchera le Kremlin de faire monter les enchères.  Ils semblent croire que l’ours russe s’éloignera en rampant avec sa courte queue entre ses jambes, acceptant un règlement diplomatique qui rendra tout le territoire ukrainien occupé (y compris la Crimée) au contrôle de Kyiv. Ce sont des faucons, à l’image d’Applebaum qui avait insisté, dès le départ, sur le fait que le seul résultat acceptable était ce scénario. En soi, cet optimisme de l’establishment de la politique étrangère occidentale qui repose sur les conséquences probables d’une défaite russe en Ukraine, est inquiétant. L’excès d’optimisme de Kyiv quant à ces perspectives l’est tout autant.

La réalité est que si Poutine a clairement sous-estimé la résilience des forces ukrainiennes (ainsi que la portée et l’efficacité de l’assistance militaire de l’OTAN à Kyiv), la Russie atteint encore lentement ses objectifs territoriaux en détruisant les infrastructures ukrainiennes.

L’ampleur des pertes militaires est l’un des principaux indicateurs qui devrait susciter une extrême inquiétude chez l’Ukraine et ses patrons occidentaux. Le général Mark Milley, président de l’état-major interarmées, estimait début novembre 2022 que les troupes russes avaient perdu plus de 100.000 tués et blessés depuis le début de la guerre. Les médias américains avaient souligné le chiffre dans les gros titres sur le rapport de Milley.

Ce qui a reçu beaucoup moins d’attention, c’est l’information selon laquelle les forces ukrainiennes auraient également subi plus de 100.000 pertes. Or, cela aurait dû être traité avec attention, car l’armée russe est beaucoup plus importante que l’armée Ukrainienne et la population totale de la Russie est plus de 3 fois supérieure à celle de l’Ukraine. En d’autres termes, la Russie peut faire face à des pertes aussi terribles plus facilement et plus longtemps que l’Ukraine.

Mais l’administration Biden reste cynique face à de telles conséquences, puisque le modèle de Washington, pour utiliser l’Ukraine comme mandataire militaire contre Moscou, ressemble à celui des moudjahidines afghans dans les années 1980 utilisés pour saigner les forces d’occupation de l’Union soviétique. Cette politique a finalement été couronnée de succès, bien qu’à un prix élevé pour le peuple afghan, et ce à bien des égards. Cependant, comme je l’ai dit plus tôt, l’Ukraine est un intérêt beaucoup plus vital pour Moscou que l’Afghanistan ne l’a jamais été. Par conséquent, la volonté du Kremlin d’accepter une sortie humiliante d’Ukraine est extrêmement improbable.

Si les responsables de l’administration Biden ne peuvent être que cyniquement pragmatiques quant à l’utilisation de l’Ukraine comme force « intermédiaire » dans ce conflit – tant que la stratégie s’avère efficace – il s’avère aussi que Kyiv compte des légions de véritables partisans au sein des diplomates et des médias. Ainsi, la fausse représentation omniprésente de Volodymyr Zelensky comme une noble figure proche de Winston Churchill, et la présentation de l’Ukraine comme une « démocratie libérale courageuse » résistant à l’invasion d’un « agresseur vicieux », rendent-elles difficile, pour Washington, de renoncer à son petit confident, alors même que le destin de Kyiv devient de plus en plus sombre.  Prétendre que l’Ukraine est à l’avant-garde de la lutte existentielle mondiale entre la démocratie et l’autocratie, ainsi que l’administration et ses alliés dans l’élite politique l’ont fait à plusieurs reprises, sera par conséquent un discours difficile à abandonner.

Si la Russie remporte la victoire, quels seraient les risques d’escalade au niveau de l’Otan ?

Si la prochaine offensive hivernale russe – ou une offensive ultérieure – conduit à la défaite des forces ukrainiennes Il y a un risque très réel que cela entraîne une énorme pression sur l’administration Biden pour augmenter, plutôt que réduire, le soutien américain à Kyiv. En effet, cela entraînerait certainement des appels à une implication militaire directe de l’OTAN dans la guerre. L’escalade pourrait prendre la forme d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine ou même le déploiement de forces militaires américaines dans le pays.

Les risques associés à des mouvements aussi dramatiques et horribles devraient être évidents, mais ces personnalités puissantes, qui ne voient cette guerre que comme une « sainte croisade » contre l’agression russe et une menace mondiale de l’autocratie, ne peuvent être dissuadées par de telles considérations. Les membres de l’establishment américain de la politique étrangère n’ont pas la réputation d’être disposés à abandonner les entreprises qui ont échoué. Ils ont persisté dans la guerre du Vietnam pendant des années, bien qu’il soit devenu évident que les « clients » de Washington à Saigon ne pouvaient pas gagner. Plus récemment, ils ont fermement refusé de reconnaître la faillite de la politique américaine en Afghanistan pendant près de deux décennies.

Il est difficile d’imaginer que des personnes ayant cette même mentalité quitteraient l’Ukraine après avoir fait de leur mieux pour présenter le pays comme une démocratie dynamique et un allié important. Ainsi, en réponse à l’appel tiède – et rapidement retiré – du Caucus progressiste de la Chambre des représentants à mettre davantage l’accent sur la diplomatie pour mettre fin à la guerre, l’on a vu à quel point ces cercles ont provoqué un « tsunami » d’hostilités à cette proposition, ce qui témoigne de l’étendue de leur soutien « fanatique » à l’Ukraine.

Les appels à Washington pour un plus grand engagement pour l’Ukraine sont susceptibles d’être entendus par l’élite américaine, malgré tous les risques que cela représenterait pour le peuple américain. Aussi, les Américains qui veulent empêcher leur pays d’être entraîné davantage dans le conflit en Ukraine doivent être prêts à lutter contre de telles tentatives.


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