Dans les couloirs feutrés des ministères parisiens, sous les ors de la République et, plus encore, sous les voûtes de verre froid des institutions bruxelloises, règne une atmosphère singulière. C'est un climat que les historiens de l'avenir, s'il en reste pour écrire notre histoire, qualifieront sans doute de « pré-traumatique ». Nous vivons ces instants suspendus, étranges, où la paix n'est plus qu'une façade lézardée, maintenue debout par l'habitude et le déni, tandis que la guerre — la vraie, la grande, celle qui engage la survie des nations — se prépare administrativement, logistiquement et psychologiquement dans l'indifférence polie des foules.

Le titre de cette chronique, « la pente douce », n'est pas une figure de style. Il décrit la cinétique précise de notre chute. Contrairement aux idées reçues, les grandes catastrophes géopolitiques sont rarement des ruptures soudaines. Elles sont l'aboutissement d'un glissement progressif, d'une accumulation de petits renoncements, de notes de bas de page dans des traités obscurs, de directives technocratiques et de silences coupables. Nous ne tombons pas dans la guerre ; nous y glissons, confortablement installés dans nos certitudes morales, guidés par une caste dirigeante qui, tel un somnambule, marche vers l'abîme en rêvant de victoire.
En tant que haut fonctionnaire, j'ai passé ma vie à observer la mécanique interne de l'État. J'ai vu comment les décisions se prennent, comment le langage administratif sert souvent à masquer la brutalité du réel. Mais ce que j'observe depuis février 2022, et qui s'est accéléré de manière vertigineuse ces derniers mois, est d'une autre nature. Il ne s'agit plus de gérer une crise diplomatique ou de soutenir un allié agressé. Il s'agit d'une transformation structurelle de notre continent. L'Europe, construction née du refus de la guerre, est en train de muter, sous nos yeux, en une machine de guerre intégrée à l'OTAN, préparant une confrontation directe avec la Fédération de Russie à l'horizon 2029.

Cette transformation est totale. Elle est logistique, avec la transformation de l'Allemagne en plaque tournante des armées alliées via l'« OPLAN Deutschland ». Elle est psychologique, avec la préparation des esprits au sacrifice de masse, comme l'a brutalement rappelé le général Mandon en évoquant la nécessité d'accepter de « perdre nos enfants ». Elle est numérique, avec la mise en place d'une censure sophistiquée via le Digital Services Act (DSA), destinée à étouffer toute voix dissidente au nom de la lutte contre la désinformation. Elle est enfin opérationnelle, dans cette « zone grise » des sabotages et des actions clandestines qui ensanglantent déjà nos frontières orientales.
Mon propos n'est pas ici de distribuer les blâmes moraux — l'Histoire s'en chargera — mais de disséquer, avec la froideur de l'analyste, les mécanismes de cet engrenage. Nous allons explorer comment, étape par étape, décision après décision, le « parti de la guerre » a verrouillé l'avenir du continent, nous privant de toute alternative diplomatique. Nous allons voir comment l'Europe se suicide géopolitiquement pour servir des intérêts qui ne sont pas, in fine, les siens.

La guerre cognitive : une fabrication industrielle du consentement
Avant de mobiliser les corps sur le champ de bataille, il est impératif de mobiliser les esprits. Clausewitz disait que la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ; aujourd'hui, la censure est la continuation de la guerre par des moyens numériques. L'entrée en guerre d'une société démocratique, hédoniste et vieillissante comme l'Europe ne peut se faire sans une « ingénierie du consentement » massive, une reprise en main brutale de l'espace informationnel.
A. Le Digital Services Act (DSA) : l'infrastructure de la vérité officielle
L'entrée en vigueur du Digital Services Act (DSA) constitue sans doute la plus grande régression des libertés publiques en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Vendu aux populations comme un bouclier contre la haine en ligne et les dérives des géants du numérique, ce texte est en réalité une arme de guerre cognitive. Il instaure un régime de surveillance et de censure privatisée d'une efficacité redoutable.
Le cœur du mécanisme réside dans la notion de « risque systémique ». Le DSA oblige les Très Grandes Plateformes en Ligne (VLOPs — Very Large Online Platforms) à évaluer et à atténuer les risques liés, entre autres, aux processus électoraux et à la sécurité publique. Sous cette apparente bienveillance bureaucratique se cache un piège : qui définit le risque? Qui définit la désinformation? C'est la Commission Européenne, en lien avec des « signaleurs de confiance » (trusted flaggers), qui détermine la ligne rouge.
La Commission ne censure pas directement, ce qui serait légalement attaquable. Elle contraint les plateformes à le faire elles-mêmes, sous peine d'amendes pouvant atteindre 6 % de leur chiffre d'affaires mondial. C'est une censure par la peur économique. Comme l'ont souligné des rapports critiques venant d'outre-Atlantique, notamment du Comité judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis, le DSA est perçu comme un outil de « censure étrangère » qui impose une vision restrictive de la liberté d'expression, transformant toute critique de la politique étrangère de l'UE ou de l'OTAN en « désinformation » potentielle.

Dans le contexte de la guerre contre la Russie, l'effet est immédiat : toute analyse qui s'éloigne du narratif officiel (victoire inéluctable de l'Ukraine, inefficacité des sanctions russes, responsabilité de l'OTAN dans l'extension du conflit) est traitée comme un virus informatique à éradiquer. Le DSA permet de nettoyer l'internet européen de toute dissidence structurée, qualifiant systématiquement le réalisme géopolitique de « propagande du Kremlin ».
La certification de la pensée : JTI et les « tiers de confiance »
Si le DSA est le bâton, la Journalism Trust Initiative (JTI) est la carotte. Ce projet, activement soutenu par Emmanuel Macron et le gouvernement français dans le cadre de l'initiative « Information et Démocratie », vise à créer un standard ISO de l'information. L'objectif affiché est de favoriser les médias qui respectent des normes éthiques et professionnelles.
La réalité est plus cynique. Il s'agit de créer un marché de l'information à deux vitesses. D'un côté, les médias certifiés JTI (souvent les grands médias subventionnés ou appartenant à des conglomérats industriels alignés), qui bénéficieront d'une mise en avant algorithmique artificielle par Google, Facebook et Microsoft. De l'autre, la presse indépendante, les blogs d'analyse, les revues souverainistes comme Le Courrier des Stratèges, qui, faute de ce label, seront relégués dans les limbes numériques, invisibilisés et démonétisés.
Emmanuel Macron a été très clair sur cette stratégie lors du lancement des « États généraux de l'information » : il s'agit de labelliser pour contrôler. En déléguant la certification à des organismes privés ou associatifs (comme Reporters Sans Frontières, promoteur de la JTI), l'État se lave les mains de la censure tout en l'orchestrant. C'est le triomphe de la « gouvernance » sur le gouvernement : le pouvoir ne s'exerce plus par la loi, mais par la norme technique et l'algorithme.
La guerre cognitive : l'ennemi est intérieur
Cette reprise en main s'appuie sur une doctrine militaire en pleine expansion : la « guerre cognitive ». Pour les stratèges de l'OTAN, le cerveau humain est devenu le nouveau domaine opérationnel, au même titre que la terre, la mer, l'air ou le cyberespace. La Russie est accusée de mener une guerre permanente contre les esprits européens pour briser leur volonté de résistance.

Cette théorie a une conséquence politique majeure : elle militarise le débat démocratique. Si l'opinion d'un citoyen (par exemple, le doute sur l'envoi de missiles Scalp à Kiev) est le résultat d'une « opération cognitive » ennemie, alors ce citoyen n'est plus un opposant politique légitime, mais une victime collatérale ou un agent de l'influence russe.
En France, cette logique imprègne désormais les rapports de l'agence VIGINUM et les discours officiels. On ne débat plus des faits, on analyse la provenance des idées. C'est une ambiance de paranoïa organisée, où chaque grève, chaque contestation, chaque vote "populiste" est scruté à la recherche de la main de Moscou. Cette atmosphère permet de souder le bloc élitaire et de délégitimer toute alternative, préparant ainsi le corps social à accepter l'inacceptable : l'escalade militaire.
Allemagne : le réarmement et la logistique de l'Apocalypse
Si la France fournit l'habillage idéologique et normatif, c'est en Allemagne que se joue la préparation matérielle de la guerre. La transformation de la République Fédérale, jadis championne du pacifisme et du commerce (Wandel durch Handel), en puissance militaire pivot de l'OTAN est l'événement le plus sous-estimé de ces trois dernières années. Berlin ne se prépare pas à dissuader ; Berlin se prépare à combattre.


