Abstention, immigration, paupérisation, même combat ?

Abstention, immigration, paupérisation, même combat ?


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L’abstention aux élections régionales a-t-elle été plus forte dans les zones où l’immigration et la paupérisation sont particulièrement importantes ? Pour réponre à cette question, qui met en doute la théorie castexienne selon laquelle il ne faut pas prêter attention à l’abstention, qui n’aurait pas de signification autre qu’un désintérêt naturel pour la chose politique, nous avons repris les taux d’abstention à Paris et nous les avons corrélés à quelques « repères » statistiques sur l’état de la population. Il nous semble que les résultats montrent de grandes tendances sur les liens entre participation aux élections, niveau socio-professionnel et « francité » des circonscriptions. Mais… nous laissons chacun juger par lui-même.

Ce tableau sur l’abstention à Paris par arrondissement mêle des données du ministère de l’Intérieur sur la participation aux régionales de 2021, et des données de l’INSEE, relativement disparates, sur le niveau de vie (le revenu par unité de consommation) et sur la part de la population immigrée dans la population par arrondissement. Les données utilisées sont les plus récentes, et parfois d’années différentes. Pour le 2é arrondissement, la part de la population immigrée n’est pas disponible. Enfin, nous y avons ajouté les données du parc social proposées par la Ville de Paris.

L’abstention à Paris, un échantillonnage intéressant

On peut s’interroger sur le choix de Paris comme « laboratoire » pour une réflexion de ce genre. Mais en soi, Paris est une petite France, avec des arrondissements aux niveaux de vie très différents.

Rappelons que le revenu moyen en France par unité de consommation est de 1.800€ mensuels environ. Un seul arrondissement (le 19è) se situe sous cette moyenne, mais deux autres (les 18è et 20è) en sont très proches. Tous les autres arrondissements disposent d’un revenu moyen par unité de consommation supérieur à 2.000€, et la plupart d’entre eux à 2.500€ mensuels (seuls les 10è et 13è arrondissements se situent dans l’intervalle).

La capitale offre donc, même si elle permet de percevoir des revenus au-dessus de la moyenne, de vraies discriminations sociales souvent sous-estimées par le reste de la France.

Pour cette raison, il ne paraît pas inutile de chercher à dégager de grandes corrélations, même s’il ne saurait être question ici de proposer des explications simples, voire simplistes, à un phénomène plurivoque.

Le niveau de vie n’explique que partiellement l’abstention

Premier point, il n’existe pas de corrélation « fine » entre le niveau de vie et l’abstention. Certes, une grande tendance se dessine : les arrondissements qui ont le moins voté à Paris, sont aussi ceux où le niveau de vie est le moins élevé (moins de 2.000€ par unité de consommation). Certes, 2 des 3 arrondissements qui ont eu le taux de participation le plus élevé au premier tour (au-dessus de 37,5%) figurent parmi les 3 arrondissements où le niveau de vie est le plus élevé (6è et 7è arrondissements).

Mais ce n’est pas le cas de l’arrondissement où la participation a été la plus importante : le 5è arrondissement, celui du Quartier Latin, qui est classé en 7è position pour son niveau de revenu. A contrario, des arrondissements à niveau de vie très élevés (les 8è et 16è arrondissements) ont connu des taux de participation assez faibles par rapport à la moyenne parisienne.

La proximité avec le pouvoir est essentielle

On notera qu’il y a bien un Paris de la rive gauche, où se situent majoritairement les lieux de pouvoir (à l’exception de l’Elysée et du ministère de l’Intérieur) et où vivent volontiers les hauts fonctionnaires, qui se sont mobilisés au premier tour. Et il y a un Paris de la rive droite, plus proche de l’entreprise et moins proche de l’Etat, qui a beaucoup plus boudé le scrutin.

De ce point de vue, le 14è arrondissement constitue un exemple intéressant, puisqu’il coche à toutes les mauvaises cases « sociales » : niveau de vie plutôt médiocre, forte proportion de logements sociaux, immigration non négligeable, mais classé cinquième en termes de participation, très près du podium (4/10 de points seulement le séparent du 7è arrondissement en taux de participation). On y verra volontiers le symptôme d’un phénomène « rive gauche ».

Immigration et logement social sont les deux mamelles de l’abstention

Deux autres éléments semblent jouer un poids dans la décision d’aller ou non voter : il s’agit d’une forte présence immigrée, et d’une forte proportion de logements sociaux.

Ainsi, à l’exception des 2è et 8è arrondissements, où la part de logements sociaux est faible et où la participation au premier tour l’a été tout autant, les arrondissements où la participation a été la plus intense sont aussi ceux qui comptent moins de 20% de logements sociaux, plancher minimal prévu par la loi.

Parallèlement, ces arrondissements sont aussi ceux où la proportion d’immigrés est la plus faible. Aucun des arrondissements où la participation dépasse les 36% au premier tour ne compte plus de 20% d’immigrés.

Inversement, les arrondissements où la population immigrée dépasse les 20% sont ceux où la participation a été la plus faible.

D’importantes nuances à introduire

Dans ces constats à grands traits, il faut introduire des nuances substantielles. Plusieurs arrondissements sont atypiques. C’est le cas du 13è arrondissement (le Chinatown parisien) où les logements sociaux représentent près de 40% du parc immobilier , mais où le taux de participation à frôler les 35% au premier tour. C’est aussi le cas du 12è arrondissement, où les logements sociaux représentent 1/4 du parc immobilier, mais où la part des immigrés est l’une des plus faibles de Paris. La participation y a dépassé les 36% au premier tour.

Dans ces deux cas, il faudrait peut-être aller plus avant dans l’analyse de l’origine géographique des migrants et des occupants du parc social pour comprendre les liens avec la participation.

Ces éléments plaident pour une lecture non linéaire des chiffres : le poids de la précarité, du logement social, du cosmopolitisme, n’est pas négligeable dans le manque de participation aux scrutins, mais il n’est pas monolithique.

Quels enseignements tirer de l’abstention à Paris ?

Sur le fond, il nous semble que l’abstention, loin d’être un phénomène de désintérêt sans explication rationnelle, peut assez bien être comprise en nous référant à un modèle centre-périphérie. Ont plus spontanément voté ceux qui « adhèrent » à l’ordre social tel qu’il est organisé et incarné par la caste au pouvoir. Au fur et à mesure que les électeurs s’éloignent de ce centre, soit parce qu’ils sont mieux insérés dans l’économie de l’entreprise (cas de la rive droite à Paris), soit parce qu’ils sont au contact de populations immigrées moins centrales dans l’activation du pouvoir, ils votent moins.

Dans ce schéma, il faudrait approfondir le taux de participation chez les électeurs issus de parents immigrés et encore sujets à des influences allogènes. Il semble en effet que parmi ces populations (mais c’est une hypothèse à vérifier), l’appartenance aux segments arabo-islamiques de la population encourage peu à voter, alors que l’appartenance aux segments asiatiques ait plutôt une influence favorable sur le ressenti de citoyenneté.

Dans tous les cas, il semble bien que l’abstention ait une explication socio-politique, qui n’est guère éloignée de la résistance au vaccin, accessoirement.


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