Ursula von der Leyen annonce une troisième tentative d’accord avec les USA sur le transfert de données personnelles, encore un raté ?

Ursula von der Leyen annonce une troisième tentative d’accord avec les USA sur le transfert de données personnelles, encore un raté ?


Partager cet article

Ce vendredi 25 mars, l’UE et les États-Unis concluaient un accord sur le gaz à l’occasion du Sommet européen à Bruxelles, mais plus discrètement, Ursula von der Leyen et Joe Biden ont aussi annoncé un accord de principe sur les transferts internationaux de données personnelles. Beaucoup s’inquiètent de voir cette problématique tomber entre les mains de la Commission (à juste titre) mais cette déclaration n’est accompagnée d’aucun texte concret – et elle est à prendre avec des pincettes, au vu de l’historique des précédentes tentatives ratées en la matière.

EU-US Privacy Shield – Updates and the Repercussions


Une donnée personnelle est considérée comme toute information relative à une personne physique, identifiée ou qui peut être identifiée, directement ou indirectement – le business de la donnée personnelle est, avant tout, incroyablement lucratif et les mentalités commencent à se réveiller face à l’ampleur de ce problème éthique.

Un nouvel accord « de principe », sous l’impulsion de la Chine ?

C’est la troisième fois que l’UE et les Etats-Unis tentent de se mettre d’accord en matière de transfert de données personnelles.

Pour la présidente de la Commission, cette fois c’est la bonne : « Nous avons réussi à trouver un équilibre entre la sécurité et le droit à la vie privée et à la protection des données. Nous avons trouvé un accord de principe sur un nouveau cadre pour les flux de données transatlantiques. Cela permettra des flux de données prévisibles et dignes de confiance entre l’UE et les États-Unis, tout en préservant la vie privée et les libertés civiles. »

Il pourrait être quelque peu déroutant de voir les USA profiter du conflit en Ukraine pour imposer cette question à l’ordre du jour du calendrier européen, mais il faut bien comprendre que les mentalités sont en train d’évoluer en matière de protection des données personnelles.

terra bellum — Quel avenir pour la Chine et l'Europe ?

De plus en plus d’Etats américains adoptent des lois nationales sur la protection de la vie privée, et plus surprenant, la Chine s’y met aussi (en s’inspirant de la règlementation européenne, au moins sur le papier …)

Ce premier texte récemment entré en vigueur en République populaire de Chine est peut-être un élément qui a poussé le président américain à agir sur le marché européen – mais il ne faut pas négliger non plus l’impact de l’insécurité juridique pesant sur les acteurs économiques recueillant des données personnelles internationales, et ce depuis deux ans.

En cas de non-respect de la législation en question sur le sol de l’UE, le montant de l’amende peut s’élever à 4% du chiffre d’affaires annuel mondial.  Bon, menacer d’une amende un géant américain est souvent synonyme de représailles, la situation est donc bloquée, mais elle  n’en n’est pas moins inconfortable sur le plan politique et économique.

La Cour de Justice de l’UE ne cède pas

Le 16 juillet 2020, la plus haute juridiction de l’UE avait invalidé l’accord sur le transfert des données personnelles avec les USA . En 2015, le précédent accord « Safe Harbor » avait été également invalidé.

La CJUE confirme que les offres à « tarif nul » vont à l'encontre de la neutralité du net

Le Privacy Shield avait pourtant été signé par la Commission en 2016 et avait pour but de protéger les données personnelles européennes qui traversent l’atlantique de la même manière que si elles restaient en Europe. En raison de craintes de tentatives d’ingérence par des programmes de surveillance du gouvernement américain, la Cour avait décidé de botter en touche.

Comment adopter d’une part, un règlement de protection des données personnelles à l’échelle européenne et autoriser, d’autre part, les services de renseignement américain à accéder aux données personnelles de ses ressortissants ?

Oui, il faut dire que les Etats-Unis ont une conception bien propre de la donnée personnelle. En Union Européenne, cette dernière est considérée comme un attribut de la personnalité, mais aux USA, si une entreprise capte une donnée, elle devient automatiquement un de ses actifs (tout est arme économique au pays de l’oncle Sam).

Alors que sur le territoire du vieux continent, le règlement RGPD est un des textes les plus protecteurs au monde s’agissant du traitement des données personnelles. Le citoyen européen a le droit de savoir où ses données sont localisées, à quoi elles servent, et il peut demander à les effacer à tout moment.

Effectivement, on ne voit pas très bien comment ces deux points de vue peuvent être réconciliables.

La question centrale est celle de savoir si les lois américaines sur la surveillance ont évolué depuis l’invalidation du Privacy Shield et si Washington est prêt à empêcher ses services de renseignement d’accéder aux données des résidants européens …

Le Cloud Act n’inspire pas la confiance

Le Cloud Act, loi fédérale adoptée en 2018 , illustre parfaitement la problématique de la posture américaine en la matière.

Le Cloud Act, un “permis d'espionner” anti-RGPD adopté par les USA

Pour rappel des faits qui ont conduit à la promulgation de cette loi, le Department Of Justice (le ministère de la justice américain), ordonne à Microsoft de lui donner accès aux informations de l’un de ses clients, résidant en Irlande, dans le cadre d’une enquête pour trafic de drogue. En 2016, la Cour d’appel des États-Unis décide que les autorités américaines n’avaient pas le droit de rechercher de telles informations personnelles sur un territoire étranger.

Qu’à cela ne tienne, on fait adopter une loi donnant aux autorités américaines le pouvoir d’exiger d’un fournisseur de services – basé aux Etats-Unis, mais aussi pour ses filiales à l’étranger – de lui transmettre des données dans le cadre de procédures pénales (on parle souvent de la mise en œuvre du Cloud Act à des fins de terrorisme, mais en réalité une « simple » mise en cause pénale suffit).

Jusqu’à présent nos dirigeants n’ont pas vraiment montré l’exemple, à l’instar d’Olivier Véran (grosse surprise) qui avait fait le choix d’héberger Health Data Hub – projet de centralisation de données médicales – chez Microsoft …

Ces procédures de rétention sont très violentes de notre point de vue d’européens, elles ne sont ni notifiées à l’entreprise ni à l’Etat où se trouve cette entreprise.

A notre connaissance cette loi est toujours en vigueur, et le célèbre avocat Autrichien Max Schrems – celui à qui l’on doit toutes les avancées sur la protection des données ici en Europe – veille déjà au grain.

 

https://twitter.com/maxschrems/status/1507297541351694341?s=27&t=5IOBukwfSpDaDm62WP0hIQ

Le Cloud Act laisse la possibilité à un accord bilatéral de venir atténuer ces atteintes, et selon Ursula cette fois c’est la bonne … Wait and see

Comme précisé, aucun texte n’accompagne cet effet d’annonce. Il faut attendre de voir le contenu de l’accord et observer les concessions américaines (s’il y en a). La Cour de Justice de l’UE s’est quant à elle montrée intraitable sur le sujet, en tout cas jusqu’ici.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
Ingénierie sociale et cyberguerre électorale : comment Trump a gagné en 2016

Ingénierie sociale et cyberguerre électorale : comment Trump a gagné en 2016

Le Courrier évoque régulièrement les techniques d'ingénierie sociale qui se sont banalisées dans nos démocraties pour mieux contrôler le débat public. Je rends ici hommage aux apports essentiels de Steve Banon à la campagne présidentielle de 2016, sans lesquels Trump n'aurait probablement pas gagné cette année-là. L'élection présidentielle américaine de 2016 marque un point de rupture historique dans l'évolution des communications politiques mondiales, transformant le paysage démocratique en


Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Pourquoi le cours de l'or a baissé aujourd'hui, par Vincent Clairmont

Pourquoi le cours de l'or a baissé aujourd'hui, par Vincent Clairmont

La chute du cours de l'or observée aujourd'hui, le 30 janvier 2026, est directement liée à la nomination de Kevin Warsh par le président Donald Trump pour succéder à Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale (Fed). Cette baisse s'explique par trois mécanismes financiers majeurs déclenchés par ce choix : 1. Le profil "Hawkish" (Faucon) de Kevin Warsh Kevin Warsh est perçu par les marchés comme un "faucon", c'est-à-dire un responsable favorable à une politique monétaire plus stricte po


Rédaction

Rédaction

Arno Klarsfeld en rajoute une louche dans la concurrence victimaire de la Shoah

Arno Klarsfeld en rajoute une louche dans la concurrence victimaire de la Shoah

L'actualité nous offre une nouvelle séquence dont la mise en scène frise l'indécence. Arno Klarsfeld, figure médiatique et héritier d'un combat mémoriel nécessaire, a décidé de porter plainte pour « incitation à la haine » suite à des tweets qualifiés d'« abjects ». Au cœur du litige : ses propos sur l'utilisation du terme « rafles » pour qualifier les interpellations d'étrangers en situation irrégulière. Si l'on peut, par principe, condamner la violence numérique des réseaux sociaux, il est


Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

En plein regain diplomatique, Bruxelles cherche son salut à Hanoï

En plein regain diplomatique, Bruxelles cherche son salut à Hanoï

L'Union européenne a officialisé un "partenariat stratégique global" avec le Vietnam. Bruxelles se hisse au rang des grandes puissances à Hanoï. Une opération de communication diplomatique qui cache mal une fuite en avant pour tenter de peser dans un monde multipolaire. Alors que les projecteurs étaient braqués sur les tensions commerciales entre Washington et Pékin, l'Union européenne a discrètement procédé, jeudi, à une mise à niveau majeure de ses relations avec le Vietnam.  Le Vietnam et l’


Rédaction

Rédaction