Le séminaire informel tenu au château d'Alden-Biesen en février 2026 marque un tournant historique : il a officiellement ouvert la porte à une « Europe à deux vitesses ». Devant l'urgence de la compétition mondiale et l'inertie de la prise de décision à Vingt-Sept, ce sommet a cristallisé une nouvelle doctrine où l'unité ne doit plus être synonyme d'immobilité, mais de fédéralisme pour ceux qui le souhaitent... dont la France.

Cette chronique analyse cette transformation à travers deux questions essentielles : l'accélération de l'intégration et l'acceptation d'un processus de coopération différenciée.
1. L'accélération de l'intégration : qui la soutient et qui la combat?
Le séminaire a révélé une fracture nette entre les pays souhaitant un « saut fédéral » immédiat pour survivre économiquement et ceux qui craignent une perte de souveraineté ou une marginalisation.
Les partisans de l'accélération
- L'Allemagne et la France (le moteur Merz-Macron) : le chancelier Friedrich Merz et le président Emmanuel Macron ont affiché un front uni pour réclamer une action plus rapide. Merz a été particulièrement explicite, affirmant qu'il ne pouvait plus accepter que « le dernier de la classe fixe le rythme ».
- L'Italie : sous l'impulsion de Giorgia Meloni, l'Italie s'est alignée sur l'axe Berlin-Rome pour renforcer la base industrielle européenne, tout en restant prudente sur la question de la dette commune.
- La Commission Européenne : dans un changement de paradigme majeur, Ursula von der Leyen a exhorté les capitales à ne pas reculer devant l'utilisation des « coopérations renforcées » prévues par les traités si le consensus est impossible.
- Les experts Draghi et Letta : Mario Draghi a prévenu que sans une intégration profonde (énergie, sécurité, marchés de capitaux), l'Europe serait marginalisée par le bloc sino-américain.

Les opposants ou hésitants
- Le Groupe de Visegrád (partiel) : la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque ont manifesté leur opposition à une intégration forcée, notamment en refusant de participer à certains mécanismes de financement communs (comme l'aide à l'Ukraine via le budget de l'UE).
- Les pays de tradition libre-échangiste : la Suède et les Pays-Bas, bien que partenaires économiques majeurs, craignent que l'accélération ne cache une dérive vers le protectionnisme, notamment via la clause « Buy European » (Préférence Européenne) poussée par la France.
2. L'Europe à deux vitesses : qui accepte le processus et qui le refuse?
L'initiative phare d'Alden-Biesen est la naissance du format « E6 » (ou Big Six), qui propose une coopération restreinte sur des domaines clés comme la défense et l'union des marchés de capitaux.
Ceux qui acceptent et portent le processus
- Le groupe des "E6" : l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne, la Pologne et les Pays-Bas se sont réunis en amont du sommet pour définir un agenda concret. L'idée est de créer un noyau dur capable de prendre des décisions sans attendre l'unanimité des 27.
- La Pologne : soutient activement le projet E6 pour accélérer l'Union des marchés de capitaux et renforcer la défense européenne, voyant là un moyen d'ancrer davantage son influence sécuritaire.
- L'Espagne et les Pays-Bas : bien que prudents sur certains aspects budgétaires, ils acceptent le principe d'une coopération différenciée pour débloquer les dossiers industriels et technologiques.

Ceux qui refusent ou redoutent ce modèle
- Les "petits" États membres exportateurs : ils craignent qu'une Europe à deux vitesses ne crée un directoire des grandes puissances qui dicterait les règles du marché unique à leur détriment.
- La Hongrie (Viktor Orbán) : identifiée comme le principal obstacle au consensus à 27, la Hongrie voit dans l'Europe à deux vitesses une tentative de contourner son droit de veto, ce qui affaiblirait son levier politique au sein de l'Union.
- Les défenseurs de l'unanimité stricte : plusieurs pays d'Europe centrale et orientale craignent qu'en abandonnant le principe du consensus, l'Union ne perde son caractère démocratique et sa capacité à protéger les intérêts de tous les membres sans exception.
Tableau de synthèse des positions (Alden-Biesen 2026)
| Acteur | Position sur l'intégration | Position sur l'Europe à deux vitesses | Motivation principale |
| Allemagne / France | Favorable (accélération) | Leader du projet "E6" | Compétitivité face aux USA/Chine |
| Commission Européenne | Favorable (pragmatisme) | Soutien aux coalitions réduites | Éviter la paralysie décisionnelle |
| Italie | Favorable (industrie) | Participant au "E6" | Renforcement de l'axe Berlin-Rome |
| Pologne | Favorable (défense/capital) | Participant au "E6" | Souveraineté et sécurité régionale |
| Hongrie / Slovaquie | Opposé (souverainisme) | Refus (crainte d'exclusion) | Préservation du droit de veto |
| Suède / Danemark | Hésitant (libre-échange) | Prudence (crainte du protectionnisme) | Maintien de l'ouverture du marché |
Conclusions et perspectives
Le séminaire d'Alden-Biesen a acté la fin de l'illusion d'une marche uniforme à Vingt-Sept. La conclusion principale est que la survie économique de l'Europe passera désormais par des groupes de pays volontaires.
- Le "28e régime" : la Commission va proposer un cadre juridique optionnel (EU Inc.) permettant aux entreprises de s'installer partout en Europe sans harmonisation totale, illustrant cette approche à géométrie variable.
- L'abandon de l'unanimité : le passage au vote à la majorité qualifiée, même en politique étrangère, est devenu l'objectif prioritaire de l'axe franco-allemand, malgré les résistances persistantes de l'Est.
- L'échéance de juin : Emmanuel Macron a fixé un ultimatum : si aucun progrès n'est fait sur le marché unique d'ici juin 2026, les États volontaires avanceront seuls.
En définitive, Alden-Biesen a transformé le concept d'Europe à deux vitesses d'une menace théorique en une stratégie opérationnelle assumée pour 2026.



