Suicides chez le Premier Ministre : victimes de Lecornu ou de l'obésité bureaucratique en Absurdistan ?

Suicides chez le Premier Ministre : victimes de Lecornu ou de l'obésité bureaucratique en Absurdistan ?

Deux suicides dans les services du Premier ministre. Derrière l'affaire, une administration de 4 000 agents qui s'exempte du droit qu'elle impose aux entreprises.


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Deux agents des services du Premier ministre se sont donné la mort en mars. Deux autres ont tenté de le faire. L'affaire dit moins sur un homme (Lecornu) que sur une administration de quatre mille personnes que personne ne parvient même à dénombrer — et qui impose aux entreprises un droit de la souffrance au travail dont elle s'est soigneusement exemptée elle-même.

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Il existe un document administratif que tout chef d'entreprise français connaît, qu'aucun n'aime remplir, et dont l'absence coûte désormais très cher : le document unique d'évaluation des risques professionnels. Depuis la loi du 11 mai 2026, l'inspection du travail peut sanctionner son défaut d'une amende pouvant atteindre 4 000 euros par salarié, 8 000 en cas de récidive, prononcée directement, sans passer devant un juge. Une boulangerie de six personnes risque vingt-quatre mille euros pour un formulaire manquant.

Les services du Premier ministre emploient environ quatre mille agents. Ils ont produit neuf documents uniques.

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Ce que l'on sait, et ce que l'on ne sait pas

Les faits, d'abord, tels qu'ils sont établis. France Inter a révélé le 3 août qu'en mars 2026, deux agents des services du Premier ministre ont mis fin à leurs jours : un chargé de projet à son domicile, en télétravail, « dans un contexte de dysfonctionnements managériaux » ; puis, quelques jours plus tard, un agent du Secrétariat général du gouvernement, « dans un contexte de souffrance au travail identifié ». En octobre 2025, une agente d'un autre service avait tenté de se suicider sur son lieu de travail. Fin avril, une autre a tenté de le faire dans une gare, sauvée par un usager.

Le 25 juin, un représentant du personnel a déclenché l'article 40 du code de procédure pénale, invoquant des « éléments d'une gravité exceptionnelle ». Le même jour, l'agente rescapée a déposé plainte pour harcèlement moral et mise en danger de la vie d'autrui. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire, confiée à la brigade de répression de la délinquance à la personne. Trois enquêtes internes sont en cours, plus un audit externe sur les risques psychosociaux obtenu par les organisations syndicales.

Voilà ce que l'on sait. Ce que l'on ne sait pas, il faut le dire aussi nettement : aucune causalité n'est établie entre les conditions de travail et les deux décès. C'est précisément l'objet des enquêtes. Aucun responsable n'est nommé, aucun n'est mis en cause, et la présomption d'innocence ne se suspend pas parce que le sujet est douloureux. On peut décrire un système sans désigner un coupable. C'est même la seule manière de le décrire utilement.

L'affaire et son double

Il n'aura pas fallu vingt-quatre heures pour que l'affaire trouve son emploi. Dès le 4 août, un site d'information alternative titrait « Deux suicides à Matignon : Lecornu sur le banc des accusés ? » — le point d'interrogation faisant office de parapluie juridique, comme toujours. Le chapeau annonçait « une mort suspecte dans des toilettes » que le corps de l'article, pourtant honnête sur les faits, ne documentait nulle part. Et la tentative de suicide d'octobre 2025, décrite par France Inter comme une tentative, y devenait une agente qui « met fin à ses jours ».

Je ne crois pas au mensonge délibéré. Je suppose plutôt le mécanisme ordinaire : on tient un sujet énorme, le trafic est là, on serre d'un cran, puis d'un autre, et la tentative devient mort, et le décès devient « suspect ». Personne n'a menti. Tout le monde a glissé.

Le glissement a pourtant un coût, et ce n'est pas le gouvernement qui le paie. Trois morts au lieu de deux, une affaire de toilettes qui n'existe pas, et voilà le dossier entier fragilisé : il suffira d'un démenti sur le détail inventé pour disqualifier le reste, qui est vrai. C'est le vieux service que la dissidence rend au pouvoir sans toujours s'en apercevoir (je mets ici de côté ceux qui sont protégés par le pouvoir pour oeuvrer en ce sens en toute impunité, en mélangeant allègrement des critiques acides mais fondées, et des clowneries rocambolesques). On croit charger l'adversaire ; on lui fabrique une porte de sortie.

Le pouvoir, il est vrai, n'aide pas. Matignon n'a pas répondu aux journalistes. À l'agente qui alertait depuis des mois, l'administration a envoyé une lettre l'informant « qu'une enquête administrative est en cours pour vérifier la matérialité des faits allégués ». Le silence des uns nourrit l'emballement des autres ; la sobriété de l'un désarmerait l'autre. Ni les uns ni les autres n'en ont envie.

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Quatre mille personnes que le Premier ministre ne croise jamais

Reste la question que personne ne pose, et qui est la seule intéressante : de quoi parle-t-on au juste quand on dit « les services du Premier ministre » ?

La page officielle du gouvernement affiche en titre le nombre : cinquante-six services. On y trouve le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, le Conseil d'orientation pour les retraites, la Grande chancellerie de la Légion d'honneur, la délégation interministérielle au nouveau nucléaire, le Comité de la filière industrielle de sécurité et la mission de reconstruction de Saint-Barthélemy et Saint-Martin. Le rapport social unique produit par la maison elle-même, lui, en gère vingt-huit — et en cite quatre que la page publique ignore, dont la coordination nationale du renseignement et la délégation interministérielle au développement de la vallée de la Seine.

Les deux listes officielles ne se recoupent pas. Une administration qui ne parvient pas à se compter elle-même : le symptôme est plus éloquent que tous les rapports.

Les chiffres, puisqu'il en faut. 4 087 agents au 31 décembre 2024. Un plafond d'emplois porté à 4 023 équivalents temps plein pour 2026, dont 3 266 sur le seul programme « Coordination du travail gouvernemental » — un pic historique, comme le note le rapporteur spécial du Sénat. Un budget de 1 028 millions d'euros en autorisations d'engagement. Et une structure d'une singulière difformité : un pôle SGDSN de plus de mille agents, puis dix-sept structures de moins de cinquante personnes. La tranche des services moyens, entre 250 et 500 agents, n'existe pas. Il n'y a pas de corps intermédiaire — il y a un bloc et une poussière.

Géographiquement, c'est pire. L'évolution du périmètre « s'est longtemps traduite par une augmentation continue du nombre d'implantations », reconnaît la direction des services administratifs et financiers : trente-huit sites au milieu des années 2010, ramenés depuis Ségur-Fontenoy à une douzaine, disséminés dans Paris, dont 45 % du parc en bâtiments protégés et 31 % en hôtels particuliers du dix-huitième siècle. Le Premier ministre ne croisera jamais, dans un couloir, l'immense majorité des gens qui travaillent pour lui. Il ne saura pas leur nom. Il ne saura pas, pour l'essentiel, ce qu'ils font.

Le détour par Tocqueville

Le diagnostic n'est pas neuf, et c'est ce qui le rend accablant. La Cour des comptes écrit la même phrase sept exercices de suite, de 2017 à 2023 : des « entités très hétérogènes, qui ne partagent que leur rattachement au périmètre budgétaire des services du Premier ministre ». Le rapporteur pour avis du Sénat écrivait encore, le 24 novembre 2025 : « comme toujours hétérogène et singulière ». Ce « comme toujours » fait à lui seul la démonstration.

Tocqueville avait décrit cela, non pas comme un accident de gestion mais comme une pente de l'esprit français. Dans L'Ancien Régime et la Révolution, il montre une administration qui absorbe progressivement toutes les fonctions, qui se substitue aux corps intermédiaires, et qui finit par se juger elle-même — parce qu'aucune autorité extérieure ne lui survit. La Constitution de l'an VIII avait poussé l'idée jusqu'à sa perfection logique : son fameux article 75 interdisait de poursuivre un agent du gouvernement sans l'autorisation du Conseil d'État. Il a fallu attendre 1870 pour l'abolir.

Abolir un article, ce n'est pas abolir un réflexe. Nous avons supprimé le texte. Nous avons gardé l'habitude.

Ce qu'on impose aux autres, ce qu'on ne s'impose pas

Car voici le cœur du dossier, et je ne l'ai lu nulle part. Dans une entreprise privée, la santé au travail relève du code du travail : obligation de sécurité de l'employeur, document unique obligatoire, inspection du travail dotée d'un véritable pouvoir de contrainte et de sanction, et — depuis le procès France Télécom de 2019 — la possibilité d'une condamnation pénale pour harcèlement moral institutionnel, c'est-à-dire pour une politique de management, indépendamment de tout geste individuel.

Dans la fonction publique d'État, rien de tout cela. Le régime applicable est le décret n° 82-453 du 28 mai 1982. Les inspecteurs santé et sécurité au travail y sont « rattachés, dans l'exercice de leurs fonctions, aux services d'inspection générale des ministères concernés » : l'administration s'inspecte elle-même. Et si un ministre sollicite le concours de l'inspection du travail, ce concours s'exerce — le texte est d'une franchise désarmante — « à l'exclusion de tout pouvoir de coercition et de sanction prévu par le code du travail ».

Relisons. L'État inflige 4 000 euros par salarié, sans juge, à l'artisan qui n'a pas rempli son document unique. L'État a produit neuf documents uniques pour vingt-huit entités, six conseillères de prévention à plein temps et quatre médecins du travail pour quatre mille agents. Et l'inspection qui sanctionne l'artisan n'a, chez l'État, aucun pouvoir de sanction. Ce n'est pas une négligence : c'est une architecture. Appelons-la par son nom — l'autoexemption.

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La souffrance était documentée, et publiée

On objectera que l'État ignorait. Il n'ignorait pas : il avait imprimé les chiffres.

Le rapport social unique 2024, publié en juin 2025, contient le bilan du dispositif d'alerte interne, créé en 2022 après de premières révélations sur le management de certains services. Quarante-quatre saisines en 2024, pour cent trente-neuf motifs invoqués. Les principaux : « sentiment de souffrance globale générale », vingt-neuf ; « absence de consignes, directives claires, de réunion », vingt-six ; « dénigrement, manque de considération », vingt ; « sentiment de harcèlement », quatorze.

Et la ventilation par origine, qui est le vrai chiffre de cette affaire : sur ces cent trente-neuf motifs, quatre-vingt-quinze sont imputés à la hiérarchie. Vingt-sept à un collègue. Quatorze à un subordonné.

Le même rapport indique que 36 % seulement des agents sont fonctionnaires titulaires, et que le taux de rotation atteint 22 % — 26 % chez les contractuels. Une maison où deux personnes sur trois n'ont pas la protection du statut, où un quart des effectifs tourne chaque année, où les trois quarts des signalements pointent l'encadrement. Publié. Neuf mois avant les faits de mars.

Pendant ce temps

Pendant qu'on explique aux Français qu'il faut réduire le train de l'État, les effectifs consommés de cette mission sont passés de 3 185 équivalents temps plein en 2020 à 3 732 en 2024 : plus de 15 % de hausse sur le seul programme de coordination gouvernementale. La sénatrice Nathalie Goulet dénombrait en octobre 2024 313 commissions et instances consultatives placées auprès du Premier ministre, des ministres ou de la Banque de France, dont beaucoup ne se réunissent plus. La rapporteure spéciale de l'Assemblée demandait, dès 2024, que « le ménage soit fait ». Personne ne l'a fait.

Une administration grossit comme une haie qu'on ne taille pas : par les bords, dans toutes les directions, jusqu'à ce que plus personne ne voie au travers.

Dernier mot

Il ne s'agit pas de dire que l'État est un mauvais employeur et le privé un bon — ce serait sot, et faux. La souffrance au travail existe partout, et les entreprises françaises ont produit assez de drames pour n'avoir aucune leçon à donner. Il s'agit d'autre chose, de plus simple et de plus grave.

Un État qui légifère sur autrui contracte, du même mouvement, l'obligation de se soumettre à sa propre loi. Non par vertu : par cohérence. Quand il édicte une règle dont il s'exonère, il n'affaiblit pas seulement sa crédibilité — il enseigne à toute la société que la règle est un instrument de domination et non une norme commune. Et il ne faut pas ensuite s'étonner que le pays réponde par la fraude, le contournement, la défiance, cette lassitude sourde que l'on prend pour de l'incivisme et qui n'est souvent que la lecture exacte du contrat.

Je ne sais pas ce que diront les enquêtes. Peut-être établiront-elles des responsabilités précises ; peut-être concluront-elles qu'aucun lien ne peut être démontré. Ce n'est pas de cela que dépend la question posée ici. Elle tient en une phrase, et elle n'attend pas le juge : un État qui n'est pas capable d'organiser correctement le travail de quatre mille de ses propres agents, dans douze immeubles parisiens, sous l'autorité nominale d'un homme qui ne les rencontrera jamais — de quel droit prétend-il organiser celui des autres ?

La machine dévore ses enfants parce qu'elle a cessé, depuis longtemps, de savoir combien elle en a.


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Lalaina Andriamparany

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