Privilèges de Cresson et Villiers : que trouve-t-on dans la tête de la caste ?

Privilèges de Cresson et Villiers : que trouve-t-on dans la tête de la caste ?

Mediapart révèle qu'Édith Cresson garde voiture et chauffeur malgré le décret Lecornu. Ce que le modèle HEXACO dit du sentiment d'impunité des dirigeants.


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Par Eric V.

Et si le vrai scandale n'était pas le coût — quatre millions et des poussières — mais l'aveu ? Trente-quatre ans après Matignon, Édith Cresson roule encore aux frais du contribuable ; Philippe de Villiers, lui, s'offre à ses frais les gyrophares de l'État. Deux voitures, une même tête : celle où le privilège va de soi.

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Il existe des objets parfaitement muets qui, sans avoir rien demandé, sans avoir rien fait pour cela, finissent par dire d'un pays plus de choses que tous ses discours officiels, et la berline avec chauffeur — vitres teintées, moteur au ralenti devant une porte cochère — est de ceux-là. Le 11 avril dernier, en région parisienne, une de ces berlines remontait un couloir de bus, gyrophare allumé, sirène deux tons hurlante. À l'intérieur, ni ministre, ni préfet, ni urgentiste. Philippe de Villiers, soixante-dix-sept ans, conduit par son chauffeur, dans une voiture appartenant au Puy du Fou, équipée d'accessoires que ni lui ni son chauffeur n'avaient le droit de posséder, selon Le Canard enchaîné. À quelques kilomètres de là, une autre berline, payée par vous, attend depuis trente-quatre ans devant la porte d'Édith Cresson. Deux voitures. Deux octogénaires ou presque, sortis des affaires depuis des lustres. Une seule question.

Que trouve-t-on dans la tête de ces gens-là ?

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Ce que Mediapart a trouvé dans le garage

Reprenons les faits, sérieusement, patiemment, presque notarialement. Le 15 septembre 2025, Sébastien Lecornu, alors fraîchement nommé à Matignon, annonçait la suppression des avantages « à vie » des anciens Premiers ministres : fin de la voiture avec chauffeur au départ de Matignon, secrétariat particulier limité à dix ans, protection policière réduite à la réalité du risque. Le décret, modifiant celui du 20 septembre 2019, est entré en vigueur le 1er janvier 2026. L'engagement était net, public, revendiqué.

Six mois plus tard, Mediapart révèle qu'Édith Cresson, Première ministre de mai 1991 à avril 1992 — moins d'un an de fonction, pour ceux qui comptent —, a conservé sa voiture et son chauffeur. Non par oubli administratif : par dérogation discrète, accordée par l'auteur même de la réforme. Le véhicule aurait au passage servi aux visites hebdomadaires de son frère, détail que Matignon, sommé de s'expliquer, s'est bien gardé de commenter, préférant invoquer un « sursis exceptionnel accordé pour tenir compte de situations sanitaires et humaines particulières » — sursis qui prendra fin, promis-juré, au 1er août. Interrogée, l'intéressée n'a exprimé ni gêne, ni regret, ni le début d'un doute : ce chauffeur serait la reconnaissance légitime de ses services rendus à la France. Jean-Pierre Raffarin, dans un registre voisin, défend son propre véhicule au nom d'une « mission officielle temporaire ». Le cas Villiers est juridiquement distinct — sa voiture est privée, payée par son parc — mais spirituellement identique : quand on n'a plus droit aux attributs de la puissance publique, on se les achète, sirène comprise, et on roule sur les couloirs de bus en pourfendant, dans les librairies, la faillite de l'autorité.

L'engagement a été tenu pour tout le monde, sauf pour ceux qu'il visait.

Une tradition venue de plus loin que la République

Faut dire que rien de tout cela n'est nouveau. La France a aboli les privilèges dans la nuit du 4 août 1789, dans un enthousiasme de sanglots et de serments, et elle a passé les deux siècles suivants à les reconstituer par décret. C'est la grande leçon de Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution : la Révolution n'a pas rompu avec l'Ancien Régime, elle en a parachevé l'œuvre centralisatrice, conservé les mœurs administratives, recueilli l'héritage — et l'héritage, c'était précisément cela : un monde où la proximité du pouvoir emporte, naturellement, silencieusement, héréditairement presque, des exemptions que le commun ne songe même pas à réclamer. Le privilège d'Ancien Régime n'était pas vécu comme un abus : il était la structure même du droit, une « loi privée » attachée au rang. Le noble ne se pensait pas fraudeur en échappant à la taille. Il se pensait noble.

Transposez. L'ancienne Première ministre ne se pense pas resquilleuse en gardant son chauffeur au mépris d'un décret : elle se pense ancienne Première ministre, c'est-à-dire titulaire d'un rang, et le rang, dans la tête française, sécrète ses commodités comme le pommier ses pommes. La République a changé les titres, les costumes, le vocabulaire. Elle a gardé la chose. Nous avons guillotiné les privilégiés ; nous avons soigneusement conservé le privilège.

Le peuple gronde, puis s'attendrit

On m'objectera — et l'objection est sérieuse — que cette tradition est en train de mourir dans l'opinion. C'est en partie vrai : si Lecornu a pris son décret, ce n'est pas par conversion soudaine à Bastiat, c'est parce que la tolérance populaire aux avantages à vie s'est effondrée, sondage après sondage, et qu'un gouvernement en quête de crédit budgétaire trouvait là une économie symbolique à bon compte. Le privilège devient impopulaire. Mais il faut, pour être honnête, regarder le contre-exemple en face : quand Nicolas Sarkozy est sorti de la prison de la Santé, le 10 novembre 2025, après vingt jours de détention, ce ne sont pas seulement ses fidèles qui l'ont accueilli en martyr. Des milieux entiers, viscéralement anti-sarkozystes, populistes assumés — je pense à un Régis de Castelnau, qui dénonçait dès 2021 une « justice politique » à l'œuvre contre l'ancien président — ont vu dans son incarcération un scandale plus grand que ses fautes. Le même peuple qui exige l'abolition des chauffeurs à vie s'émeut qu'on traite un ancien président comme un justiciable ordinaire, avec cette espèce de fidélité de vieux chien qui continue de garder la maison de ses maîtres partis.

Et les bénéficiaires l'ont parfaitement compris. C'est pourquoi ils ne plaident jamais coupables : ils plaident la moralité. La voiture n'est pas un avantage, c'est une « reconnaissance ». La dérogation n'est pas un passe-droit, c'est de l'« humanité ». Le gyrophare n'est pas une usurpation, c'est — je suppose — le juste tribut dû à un homme qui a tant fait pour la Vendée. Le privilège ne se défend jamais comme privilège. Il se défend toujours comme vertu.

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HEXACO, ou l'anatomie d'une tête

Reste la question du titre : que trouve-t-on, au juste, dans ces têtes-là ? La psychologie de la personnalité dispose depuis une vingtaine d'années d'un outil plus fin que les vieux « Big Five » : le modèle HEXACO, qui ajoute aux cinq dimensions classiques un sixième facteur, décisif ici — l'Honnêteté-Humilité. Ce facteur agrège quatre facettes : la sincérité, l'équité (la disposition à ne pas frauder même quand on ne risque rien), l'absence de cupidité, la modestie. Les individus qui y obtiennent des scores faibles se reconnaissent à un trait central : le sentiment d'avoir droit à un traitement spécial. Non qu'ils se vivent comme des tricheurs — c'est tout l'intérêt du modèle — mais comme des créanciers. Le monde leur doit. La recherche suggère par ailleurs, avec les prudences d'usage, que les carrières de pouvoir attirent et promeuvent sélectivement ces profils : l'aplomb, l'absence de scrupule à demander, l'immodestie sereine sont des avantages compétitifs en politique, où l'homme modeste et équitable s'élimine à peu près tout seul.

Je ne suis pas psychologue, et je me garderai de psychanalyser à distance une dame de quatre-vingt-douze ans. Mais on peut légitimement se demander ce que produit, sur une population entière de dirigeants, un système qui sélectionne pendant quarante ans les scores faibles en Honnêteté-Humilité, puis les enveloppe de chauffeurs, d'huissiers et de protocole. La réponse est sous nos yeux : une caste pour qui l'exemption n'est pas une faveur mais un dû, et l'impunité non un risque calculé mais un climat, aussi peu questionné que l'air qu'on respire.

Pendant ce temps, précisons l'échelle : les avantages des anciens Premiers ministres coûtaient environ 4,4 millions d'euros par an — 2,8 pour la protection, 1,6 pour le reste. Une goutte d'eau dans un océan de 1 700 milliards de dépenses publiques annuelles. Mais c'est justement pour cela que l'affaire est grave : ces têtes-là ne gèrent pas 4,4 millions. Elles gèrent l'océan.

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Dernier mot

Car voilà le fond de l'affaire, et il dépasse de très loin deux berlines. Si un décret signé par un Premier ministre en exercice, sur un sujet dérisoire, ultra-médiatisé, budgétairement indolore, ne parvient même pas à s'appliquer à une poignée de nonagénaires — parce que celui qui l'a signé accorde lui-même les dérogations —, que faut-il espérer de l'application des règles là où les enjeux se comptent en milliards, en marchés publics, en nominations ? La leçon n'est pas morale, elle est institutionnelle. Lord Acton l'a dit une fois pour toutes : le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Hayek a ajouté le corollaire qui fâche : dans un État hypertrophié, ce ne sont pas les meilleurs qui montent, ce sont les pires — ou du moins ceux que l'ascension n'embarrasse d'aucun scrupule.

Il est donc vain, je crois, d'attendre la relève vertueuse, l'homme providentiel à l'âme propre, le candidat qui jurerait de renoncer aux ors — il jure toujours, d'ailleurs, et c'est même à cela qu'on le reconnaît. Tant qu'il existera un guichet du privilège, il y aura une file d'attente devant, et les premiers servis seront précisément ceux dont la tête est faite pour ne pas voir le problème. La seule réponse sérieuse n'est pas de changer les têtes : c'est de fermer le guichet. Réduire drastiquement la taille de l'État, son périmètre, sa capacité à distribuer voitures, protections, sinécures et exemptions — ce que la tradition libertarienne appelle une minarchie : un État recentré sur ses fonctions régaliennes strictes, trop pauvre en prébendes pour corrompre même les âmes les mieux intentionnées. Bastiat définissait l'État comme la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. On peut passer un siècle encore à moraliser la fiction.

On peut aussi, un jour, cesser de payer le chauffeur.


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