Par les nuances sourcées et objectives que Thibault de Varenne apporte à l'analyse du conflit ukrainien, certains lecteurs sont heurtés dans leur identité. C'est un fait : le phénomène Poutine repose d'abord sur le sentiment qu'une menace pèse sur notre identité collective dès que la figure du sauveur de l'Occident est étudiée objectivement. Elise Rochefort nous explique ce besoin de fermeture cognitive.

Le Courrier entame ici un cycle d'analyse pour montrer quelles techniques d'ingénierie sociale est utilisée pour fanatiser et parquer en silo les "résistants" à la doxa. Nous commençons aujourd'hui avec la question du fanatisme poutinien : pour une part non négligeable de l'opinion, Poutine incarne le sursaut de l'identité européenne face à la décadence mondialiste, et ce rôle de sauveur ne tolère aucune forme de nuance sans exposer à l'accusation de trahison.

L'analyse de cette surréaction suppose une dissection progressive. Aujourd'hui, nous examinons la théorie de la clôture cognitive, qui n'est que l'un des éléments d'explication du phénomène.

La théorie du besoin de clôture cognitive (BCC), développée par Arie Kruglanski à partir des années 1990, explore la motivation qui nous pousse à mettre fin à l'incertitude et à l'ambiguïté. Dans un contexte de fanatisme, c'est ce mécanisme qui transforme une conviction en un dogme absolu.

Voici les détails fondamentaux de cette théorie :
1. La définition du "besoin de clôture"
Il ne s'agit pas d'une capacité intellectuelle, mais d'une motivation. C'est le désir d'avoir « une réponse sur n'importe quel sujet, afin de lever l'ambiguïté, par opposition à la confusion ».
L'individu qui a un fort besoin de clôture préfère une réponse rapide, même si elle est inexacte ou simpliste, plutôt que de rester dans le doute. Pour lui, l'incertitude est vécue comme un état de tension psychologique désagréable, voire douloureux.

2. Les deux étapes : "Saisie" et "Gel" (Seizing and Freezing)
Kruglanski décrit le processus de fermeture en deux phases chronologiques :
- La saisie (Seizing) : Lorsque l'individu est confronté à un vide d'information ou à une crise, il cherche désespérément une réponse. Il va "saisir" la première information qui semble cohérente, simple et valorisante. C'est ici que le récit du leader (souvent historique ou identitaire) intervient : il arrive au moment précis où le peuple est dans l'incertitude (crise économique, défaite, chaos politique).
- Le gel (Freezing) : Une fois la réponse saisie, l'individu "gèle" sa conviction. Il devient imperméable aux preuves contraires. Pourquoi ? Parce que remettre en question cette réponse signifierait revenir à l'état d'incertitude initial, ce qui est insupportable. Le savoir devient alors un dogme intouchable.

3. Les caractéristiques de la fermeture cognitive
L'individu sous l'emprise du "gel" manifeste plusieurs comportements typiques :




