Pourquoi l’Allemagne acceptera de payer nos dettes, au bout du compte…

Pourquoi l’Allemagne acceptera de payer nos dettes, au bout du compte…


Partager cet article

Finalement, l’Allemagne a consenti à un arrangement (mal ficelé et pas complètement abouti, à dire vrai) à 500 milliards € pour sauver l’économie européenne du désastre coronavirien. L’affaire était bien mal engagée, pourtant, l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas étant une nouvelle fois peu disposés à repartir dans un nouvel endettement en faveur des pays du sud. Mais, comme d’habitude et comme attendu, Merkel a dit oui. Voici pourquoi…

L’Allemagne et ses puissances satellites (les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande) ont donc cédé. Ils ont accepté, dans les grandes lignes, un compromis à 500 milliards €, dont une promesse de coronabonds, c’est-à-dire de dettes mutualisées entre pays de l’Union. Ce point faisait débat depuis plusieurs semaines, suscitant des passions en Allemagne et des énervements rigides au royaume batave.

L’Allemagne n’a pas encore complètement cédé

En vérité, le texte de l’accord n’est pas encore abouti. Il est toujours en cours de finalisation, en particulier sur la question des coronabonds. On lira sur ce point avec intérêt le communiqué de Charles Michel, le président du Conseil européen, qui est allé chercher l’Allemagne, et surtout la Hollande avec les dents.

Rappelons que cet accord se traîne depuis plusieurs semaines. Il devait initialement être négocié dans un Eurogroupe, qui a botté en touche vers un conseil européen qui a botté en touche vers un Eurogroupe qui a finalement botté en touche vers un conseil européen tenu après une journée de discussions bilatérales. Bref, tout n’est pas encore complètement signé, et on comprend que Bruno Le Maire, au petit matin, ce soit empressé d’annoncer triomphalement la conclusion de cet accord : il s’agit ici de faire illusion, de faire croire qu’il existe une solidarité européenne face à la crise, alors que les « radins » du Nord compte denier après denier l’argent qu’ils sont obligés de lâcher pour éviter une explosion de l’union monétaire.

Les Allemands prennent sur eux

Il faut lire les propos du président Steinmeier sur le sujet pour comprendre quel effort d’acceptation cet accord demande aux Allemands.

« 30 ans après l’unité allemande, 75 ans après la fin de la guerre, nous, Allemands, ne sommes pas seulement appelés à la solidarité en Europe – nous sommes obligés de le faire ».

L’argument, apporté par le Président et non par la Chancelière, mérite d’être pesé dans toute sa solennité. L’argumentation ne se veut ici ni économique ni financière, mais politique et morale. L’Allemagne aurait un devoir « d’humanité » (le mot est de Steinmeier) vis-à-vis de l’Europe.

« Nous sommes obligés » : tout est dit ! Le devoir moral du protestant prend le dessus. Mais il serait peut-être un peu court de ne pas donner à l’argumentation allemande toute son ampleur.

Effectivement, les vertueux vont payer pour les mauvais élèves

Dans la pratique, et sur le papier, les arguments tenus par les « pingres » ne sont pas dénués de fondement. Même si l’accord conclu prévoit que les 500 milliards € devront servir à couvrir les coûts directs ou indirects de la pandémie, l’essentiel de la garantie tient grâce à la signature des moins endettés, notamment des Pays-Bas dont la dette publique ne représente que 52% du PIB, soit deux fois moins que la dette française…

Sans ces signatures saines, il est très probable que les taux d’emprunt des pays du Sud atteindraient des sommets. Indirectement, et quel que soit le montage financier retenu en bout de course, les pays du Sud sortent donc gagnants de l’opération, même s’il faut attendre l’allocation définitive des sommes pour faire les comptes (on fait notamment confiance aux Hollandais pour obtenir un retour suffisant sur ces sommes).

La diplomatie monétaire allemande continue

Le dénouement final de cet accord boiteux et chaotique donne une bonne image du fonctionnement actuel de l’Europe, qui ressemble de plus en plus à celui d’un vieux couple qui ne se supporte plus mais qui a trop biens en commun pour pouvoir divorcer.

Dans la pratique, l’Allemagne paie désormais le prix de sa diplomatie monétaire, dont le sens n’est pas toujours très clair pour les Français. La création de l’euro dans les années 2000 a en effet permis à l’Allemagne de dominer l’Union avec une monnaie forte, rare, solide, qui a continué la tradition du mark, par lequel la Prusse des années 1800 à unifier une Allemagne jusqu’ici morcelée. Ce système correspond à la vision germanique de l’Europe, qui doit être un marché unique amélioré, avec quelques décisions politiques mises en commun.

Au fond, la vision de l’Europe par l’Allemagne est celle d’une zone monétaire optimale, où elle peut écouler ses produits sans perte de compétitivité due aux dévaluations de ses principaux concurrents.

L’Allemagne paie désormais pour maintenir sa zone de prospérité

Cette vision allemande de l’Europe n’est pas évidente à préserver dans le temps. La politique de l’euro fort contribue en effet à la désindustrialisation progressive de ses concurrents, et elle ne peut donc être durable sans, tôt ou tard, devoir mettre la main au portefeuille. Si l’Allemagne veut avoir encore des clients en Europe pour ses voitures chères et ses produits chimiques, elle doit s’efforcer de les maintenir à flots.

Au fond, pour préserver la zone euro, l’Allemagne (et ses satellites, comme les Pays-Bas, qui vivent largement de leur activité portuaire utile à l’Allemagne et de quelques autres filouteries comme le dumping sur les brevets) doit pratiquer une forme étatique d' »helicopter money ». Elle doit reverser directement à ses voisins l’argent dont ils ont besoin pour continuer à acheter des produits allemands !

L’accord conclu par l’Eurogroupe va dans ce sens. Reste à savoir combien d’années une construction aussi bancale et artificielle peut subsister.

Vous êtes exposé au coronavirus du fait de l’inaction de l’État (pas de masques, de protections, de tests, de médicament, etc.) ?

Laissez votre témoignage détaillé sur le groupe Facebook #RendezVousAuProcès. Et préparez une action de groupe avec nous.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
Mercosur : le Paraguay ratifie, Paris encaisse sans réagir

Mercosur : le Paraguay ratifie, Paris encaisse sans réagir

La ratification par le Paraguay de l’accord de libre-échange UE-Mercosur marque une étape décisive après 25 ans de négociations. Tandis que Bruxelles accélère, Paris dénonce une menace pour son agriculture. Ce bras de fer illustre avant tout l'incohérence de la position française. Alors qu'Asunción célèbre l'ouverture d'un marché de 700 millions de consommateurs, Paris s'agite dans une posture de résistance de plus en plus illusoire face au rouleau compresseur de la Commission. En effet, la pré


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany

65% de risque de stagflation en France dans les 6 mois : comment s'y préparer? Par Vincent Clairmont

65% de risque de stagflation en France dans les 6 mois : comment s'y préparer? Par Vincent Clairmont

L'économie française entre dans une "zone de mort" macroéconomique. Le spectre de la stagflation — croissance nulle, chômage en hausse et inflation persistante — n'est plus une hypothèse, mais le scénario central pour septembre 2026. Pourquoi c'est important La France subit simultanément trois chocs massifs alors que ses défenses budgétaires sont au plus bas. Le risque de déclassement pour les cadres et les entreprises est immédiat. * Croissance atone : Le PIB n'a progressé que de 0,2 % au


Rédaction

Rédaction

Démission d'un responsable US qui proteste contre la guerre d'Iran imposée par Israël, par Thibault de Varenne

Démission d'un responsable US qui proteste contre la guerre d'Iran imposée par Israël, par Thibault de Varenne

Le séisme qui secoue Washington depuis le 17 mars 2026 n'est pas seulement administratif, il est moral et stratégique. Joseph « Joe » Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme (NCTC), a claqué la porte de l'administration Trump. Ce n'est pas une simple démission : c'est un acte d'accusation. Ancien béret vert, officier paramilitaire de la CIA et figure de proue du mouvement « America First », Kent n'a pas seulement quitté son poste ; il a publié une lettre de démission qu


Rédaction

Rédaction

Héritage Delon : la guerre familiale bascule au pénal

Héritage Delon : la guerre familiale bascule au pénal

Hier, Anthony et Alain-Fabien Delon ont comparu devant la 17e chambre correctionnelle de Paris. Ils y répondent d’une atteinte à la vie privée de leur sœur Anouchka. Derrière les 45 000 euros d’amende encourus, c’est bien la mainmise sur un patrimoine qui est en jeu. Le rideau se lève à nouveau sur la tragédie des Delon. Hier, mardi 17 mars 2026, Anthony et Alain-Fabien Delon comparaissaient pour avoir enregistré à son insu leur sœur Anouchka, avant de diffuser la bande sur les réseaux sociaux.


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany