L’heure est grave, nous dit-on. Dans les salons feutrés et les colonnes des Échos, les capitaines d’industrie battent le rappel. Le constat est sans appel : l’Europe se vide de sa substance, ses usines plient bagage, ses capacités fondent comme neige au soleil.

Le cri est sincère, le diagnostic est alarmant, mais le remède proposé ressemble étrangement à une demande de pansement sur une jambe de bois... que nous avons nous-mêmes sculptée.

L’électricité : l’art de payer le prix fort pour une abondance fantôme
C’est le premier acte de notre tragédie comique. Nos industriels s’alarment, à juste titre, de prix de l’énergie qui rendent toute production locale suicidaire. On pointe du doigt la géopolitique, le gaz, le destin. On oublie de saluer, avec une pointe d'ironie, le chef-d'œuvre du marché européen de l'électricité.
Quel génie a pu concevoir un système où le prix de l'électron décarboné est indexé sur celui de la dernière centrale à gaz marginale allumée à l'autre bout du continent ? Nous avons créé un marché d'ingénieurs et de comptables qui punit la proximité et l'avantage compétitif naturel. Nos leaders "chérissent l'Europe", mais semblent découvrir aujourd'hui que le marché unique de l'énergie est un mécanisme de solidarité... dans la cherté.

La paperasse, ce sport national continental
Le deuxième acte se joue sur le terrain de la complexité administrative. Nos chefs d’entreprise réclament un "choc de simplification". On ne peut que les rejoindre. Mais qui a rédigé les directives ? Qui a empilé les strates de reporting, de normes environnementales byzantines et de régulations de plus en plus intrusives ?
L’Europe est devenue cette administration qui vous coupe les jambes pour mieux vous vendre des béquilles subventionnées. On adore le concept de "marché intégré", mais on feint d'ignorer que son prix d'entrée est une bureaucratie si dense qu'elle finit par étouffer ceux qu'elle est censée protéger.
L'Europe ou les conséquences de nos amours
Le paradoxe est là : nos capitaines d'industrie sont les premiers défenseurs du drapeau étoilé. Ils aiment l'Europe, son idéal, sa paix, son marché de 450 millions de consommateurs. Mais ils en déplorent, chaque matin, les conséquences directes et prévisibles.
C’est une forme de dissonance cognitive industrielle :
- On veut la souveraineté, mais on valide des règles de concurrence qui nous empêchent de créer des géants mondiaux.
- On veut des prix bas, mais on maintient un marché de l'énergie qui les maintient artificiellement hauts.
- On veut de l'agilité, mais on s'enferme dans un carcan de régulations que le reste du monde observe avec une curiosité amusée.
Réclamer des "mesures d'urgence" est une chose. Admettre que l'architecture même de nos institutions et de nos marchés est le moteur de notre déclin en est une autre. Si l'Europe perd ses capacités à une vitesse jamais vue, c'est peut-être parce qu'elle est la seule région du monde qui préfère la pureté de ses règles à la survie de ses usines.


