Mes chers amis de la servitude volontaire, avez-vous remarqué comme le vocabulaire gouvernemental ressemble de plus en plus à un soufflé de chez Lasserre ? C’est aérien, ça gonfle à vue d’œil, et dès qu’on y plante la fourchette de la réalité, tout s’effondre dans un pshitt mélancolique.

Dernier exemple en date : notre sémillant Roland Lescure. Le ministre de l’Économie a commis un crime de lèse-majesté bureaucratique. Il a utilisé le mot. Le gros mot. Celui qui fait trembler les chamoiseries de l’Élysée et donne de l’urticaire aux conseillers en communication : le « choc pétrolier ».
Mais à peine le mot était-il lâché dans l’air vicié des commissions parlementaires qu’il a fallu rétropédaler. « Je regrette », nous dit-il aujourd’hui, la main sur le cœur et l’œil humide du repenti. Ce n’est pas un « choc », voyez-vous. C’est une « situation internationale tendue », un « défi d’approvisionnement », peut-être même une « opportunité de sobriété créative ». Tout, sauf un choc. Car en France, un choc, c’est une décision administrative ; si c’est le marché qui décide, c’est juste un malentendu.
C’est là toute la tragédie française : cette incapacité pathologique à nommer les choses, de peur que les choses ne finissent par exister vraiment.
Dans notre beau pays de planification et de formulaires Cerfa, nous avons élevé l’euphémisme au rang d’art d’État. On ne dit pas que l’État est en faillite, on parle de « trajectoire de désendettement à l’horizon 2030 ». On ne dit pas que l’essence est hors de prix à cause des taxes, on évoque une « contribution climat-énergie » pour sauver les ours polaires (qui, entre nous, se porteraient bien mieux si on leur foutait la paix, tout comme à mon portefeuille).
Le ministre regrette ? Mais que regrette-t-il au juste ? La vérité ?
Pour un libertarien, le spectacle est savoureux. On voit ces ingénieurs sociaux s’escrimer à repeindre la carrosserie d’une voiture qui n’a plus de moteur. Ils pensent sincèrement que s’ils changent l’étiquette sur le flacon de poison, le mélange deviendra de la grenadine. Si on ne dit pas « choc », les Français ne se rendront pas compte que remplir leur réservoir coûte désormais le prix d’un week-end à Courchevel. C’est le triomphe de la pensée magique sur la loi de l’offre et de la demande.
En réalité, le seul véritable « choc » que subit ce pays, c’est celui de sa propre impuissance. L’État veut tout contrôler, même le dictionnaire, mais il ne contrôle plus rien, surtout pas le prix du baril. À force de vouloir protéger les citoyens de la réalité par des artifices de langage, on finit par créer un peuple de somnambules qui se réveilleront brutalisés par une économie qui, elle, ne connaît pas les regrets de Monsieur Lescure.
Alors, cher Roland, ne regrettez rien. Le mot était juste. Ce qui est regrettable, c’est de croire que votre repentir sémantique va calmer l’inflation. Le marché se moque de vos adjectifs. Il préfère les prix libres. Mais ça, c’est un autre mot que vous ne risquez pas de prononcer de sitôt. Ça brûlerait trop les lèvres d’un ministre.
Allez, je vous laisse, je vais vérifier si mon « apport personnel de carburant » (anciennement appelé « plein d'essence ») ne va pas me forcer à une « optimisation drastique de mon train de vie » (ce que les gens normaux appellent la ruine).

