Il existe aujourd'hui une ligne de fracture invisible, mais profonde, qui traverse notre vieille Europe. D'un côté, le confort feutré de la « réalisation collective », ce grand tout sécurisant qui finit par étouffer l'individu sous les draps de la protection sociale et de la norme administrative (ce que j'appelle l'avachissement). De l'autre, une figure qui, presque malgré elle, devient le fer de lance d'une sécession nécessaire : l'entrepreneur.

Loin des clichés du grand capital, l'entrepreneur est d'abord celui qui refuse de s'avachir. Pour le libertarien mesuré, il coche toutes les cases d'une libération qui ne dit pas son nom, une véritable insurrection de l'esprit contre la pesanteur du troupeau.
1. Le risque contre la castration collective
L’entrepreneur est celui qui brise le premier cercle de l’avachissement : celui de la sécurité illusoire. Là où la société moderne prône une « réalisation collective » synonyme de dilution des responsabilités et de passivité, l’entrepreneur choisit le risque individuel. Il ne demande pas la permission d'exister ; il s'expose. Cette exposition est le remède à cette castration douce que nous impose une bureaucratie omniprésente, laquelle préfère des citoyens prévisibles et tondus à des individus audacieux. En acceptant l'incertitude du lendemain, il refuse le confort anesthésiant du salariat protégé, ce cocon où l'on finit par oublier le goût de sa propre volonté.

2. Le travail propre contre la solidarité forcée
Ensuite, l'entrepreneur réhabilite la dignité de la subsistance. Il vit de son propre travail, de la valeur réelle qu'il apporte à ses semblables, et non de la rente ou de la redistribution. Ce faisant, il sort du cycle de l’avachissement par la « solidarité » étatique — cette machine à déresponsabiliser qui transforme le citoyen en assisté permanent, toujours en attente d'un guichet. En ne comptant que sur son talent et son effort, il redonne au mot « travail » sa dimension de conquête personnelle. Il ne vole rien à personne ; il échange son génie contre le consentement d'autrui, loin des ponctions arbitraires du Léviathan.

3. Le premier pas vers la libération spirituelle
Mais le plus important est ailleurs : dans la dimension spirituelle de cette sécession. En ne dépendant plus du groupe pour sa survie matérielle, l'entrepreneur gagne une liberté intérieure fondamentale. Il ne craint plus le bannissement social ou la désapprobation de la foule, car il a prouvé qu'il pouvait tenir debout par lui-même. Cette autonomie financière est le socle de l'autonomie de pensée. C'est le début de la véritable vie de l'esprit, là où le « Moi » ne s'efface plus devant le « Nous » obligatoire. C'est ici que s'opère la jonction avec l'auto-propriété libertarienne : l'homme redevient le seul maître de son destin.

4.L'ombre des Nibelungen : l'affrontement métaphysique
Cette trajectoire héroïque n'est pas sans péril. Dans l’univers de Wagner, et particulièrement dans L’Or du Rhin, les nains (les Nibelungen) représentent une force de ressentiment et de contrôle souterrain. Sous la férule d'Alberich, ils s'activent dans une répétition mécanique, accumulant des richesses sans but autre que la puissance par la contrainte. Ils sont l'image même de la stagnation haineuse face à la création pure.
L’entrepreneur moderne subit un sort analogue. Les « Nains de la bureaucratie » sont ces structures administratives qui ne créent rien, mais qui cherchent à capturer la valeur produite par autrui. Comme Alberich tente de forger un anneau pour asservir le monde, la technostructure forge des règlements, des formulaires et des taxes pour enserrer l'élan vital de l'audacieux. Ces nains, tapis dans l'ombre des ministères et des agences de contrôle, ne supportent pas celui qui marche hors des sentiers balisés. Ils craignent l'individu souverain comme Siegfried craignait le dragon : comme une menace pour leur ordre pétrifié.
L'entrepreneur est ce héros contemporain que les Nains de la bureaucratie tentent d'étrangler, à la manière des nains du Nibelungen dans Wagner. Mais tant qu'il y aura des hommes pour préférer le risque de la liberté à la sécurité de l'avachissement, la flamme de la civilisation ne s'éteindra pas.


