Le 23 juin, l'Assemblée a inscrit dans la Constitution une « communauté insulaire, historique, linguistique et culturelle ». Personne n'a bronché. L'affaire corse en dit moins sur la Corse que sur un pays qui a perdu, en dix ans, jusqu'à la force de s'indigner de ce qu'il aurait, hier, refusé en hurlant.
Mardi 23 juin, peu après dix-neuf heures, pendant qu'une moitié du pays sortait la poubelle, surveillait une cuisson, négociait avec un enfant l'heure exacte du coucher, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture, par deux cent soixante et onze voix contre deux cent deux, une révision constitutionnelle reconnaissant une communauté corse au sein de la République.
Et il ne s'est rien passé.
Pas de cortège, pas de motion solennelle, pas d'éditorial liminaire tonnant sur l'unité de la nation. Le lendemain, les boulangeries ont ouvert à l'heure. À le bien regarder, c'est cela l'événement : non pas le vote, mais le silence qui l'a accueilli.
Disons d'abord ce qui a été voté, car on en a si peu parlé qu'on pourrait en douter. Le texte insère dans la Constitution un article 72-5 qui crée, pour la première fois, un statut d'autonomie au bénéfice d'une collectivité de la République. Il y reconnaît une « communauté insulaire, historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à la terre corse ». Il autorise la collectivité à adapter certaines règles et, dans des domaines fixés par une loi organique, à édicter ses propres normes. Il en exclut le cœur régalien — nationalité, justice, défense, monnaie, affaires étrangères, libertés fondamentales. Il l'assortit de deux garde-fous, l'égalité de traitement entre citoyens et la non-régression sociale et environnementale, et rend obligatoire la consultation des Corses.
On peut défendre ce texte : reconnaissance d'une réalité insulaire que personne ne conteste sérieusement, sortie de cinquante ans de violence et d'impasse, préférence donnée au proche sur le lointain, à la règle née sur place sur la circulaire venue d'en haut. On peut le redouter : on inscrit une communauté dans une République qui, jusqu'ici, prétendait ne connaître que des citoyens ; le pouvoir de dérogation ouvre une brèche ; et plusieurs députés ont dit tout haut leur crainte du précédent offert à l'outre-mer et au continent. Les deux thèses sont sérieuses. Je les crois l'une et l'autre défendables — et c'est précisément pour cela que leur absence de confrontation est troublante.
Car le pays n'a pas tranché ce débat. Il l'a sauté.
Il faut relire ici les pages que Tocqueville, à la fin de De la démocratie en Amérique, consacre à la forme inédite de servitude qui guette les peuples démocratiques. Il y décrit un pouvoir tutélaire, doux, prévoyant, qui ne brise pas les volontés mais les amollit, et sous lequel les hommes finissent par ne plus rien sentir : « il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète ». Ce que Tocqueville n'avait peut-être pas tout à fait prévu, c'est que l'amollissement gagnerait aussi notre capacité d'étonnement. La Boétie, trois siècles plus tôt, l'avait pressenti dans son Discours de la servitude volontaire : on s'accoutume à servir comme on s'accoutume à tout, et la première génération qui plie est la dernière à savoir qu'elle plie. Nous n'avons pas perdu l'argument sur la Corse. Nous en avons perdu l'appétit. On ne nous a pas arraché le débat ; on nous en a, doucement, ôté l'envie.
Reste à séparer ce qu'on voit de ce qu'on ne voit pas — la vieille discipline de Bastiat, qui demeure le meilleur garde-fou contre les emballements comme contre les anesthésies. Ce qu'on voit : une réforme bornée, technique, qui préserve le régalien et s'entoure de précautions rassurantes. Ce qu'on ne voit pas est double. Il y a d'abord le pouvoir de dérogation, dont nul ne mesure aujourd'hui jusqu'où il portera demain. Il y a surtout ceci : en 1991, le Conseil constitutionnel censurait la mention d'un « peuple corse, composante du peuple français », au nom de l'unité du peuple français que la Constitution ne souffre pas de diviser. Ce qui était inconstitutionnel il y a une génération devient aujourd'hui matière constitutionnelle. Le seuil a bougé. Mais le vrai invisible n'est pas dans le texte : il est en nous, dans l'abaissement continu du point à partir duquel une chose nous surprend encore. Le scandale ne se mesure plus à ce qu'on nous propose, mais à ce que nous sommes encore capables de trouver scandaleux.
Et qu'on ne dise pas que c'est inédit : c'est très français. Il y a dix ans — dix ans, pas un siècle —, l'arrivée des nationalistes à la tête de l'île, un discours prononcé en langue corse dans l'enceinte de l'assemblée territoriale, suffisaient à occuper les plateaux durant des semaines et à faire ressortir les grands mots, indivisibilité, séparatisme, République une. Aujourd'hui, l'autonomie elle-même passe crème. Nous avions déjà répété l'exercice : l'état d'urgence de 2015, présenté comme une parenthèse, a fini par s'écouler tranquillement dans le droit commun en 2017, et nul n'a manifesté le jour où l'exception est devenue la règle. La surveillance est devenue un climat, la dérogation une habitude, l'extraordinaire un mardi soir comme un autre. C'est la docilité un peu lasse du troupeau qui ne lève plus la tête quand l'orage tourne. Nous n'avons pas approuvé : nous nous sommes habitués. Ce n'est pas la même chose, et c'est pire.
Pendant ce temps — et j'y vois une coïncidence presque trop belle pour être commentée —, le même 23 juin, à Bruxelles, la commission des affaires économiques du Parlement européen approuvait le cadre de l'euro numérique, cette monnaie qui touchera un jour chaque portefeuille français, avec ses plafonds de détention et sa traçabilité. Deux questions de souveraineté le même jour : l'une symbolique et insulaire, l'autre monétaire et universelle. La première a fait trois lignes ; la seconde, deux. Je me demande si nous n'avons pas appris, sans nous en rendre compte, à confondre l'accessoire débattable avec l'essentiel indiscutable — à dépenser nos dernières forces d'attention sur le statut de trois cent quarante mille insulaires pendant que les leviers réels, la monnaie, la dette, la démographie, nous filent entre les doigts sans qu'un cil se lève.
Dernier mot
Qu'on me comprenne bien : je ne suis pas certain qu'une société libre refuserait l'autonomie corse. Le libéral préfère souvent la commune au ministère, le proche au lointain, la norme née du sol à la circulaire tombée d'en haut ; la subsidiarité n'est pas l'ennemie de la liberté, elle en est parfois la forme la plus aboutie. Ce qu'une société libre refuserait, ce n'est pas de décider — c'est de décider endormie. Elle se serait disputée. Elle aurait pesé le pouvoir de dérogation, soupesé le précédent, exigé qu'on lui dise ce que « communauté » veut dire dans la bouche d'un constituant, et ce que devient l'égalité quand la règle change d'une rive à l'autre. Elle aurait choisi, les yeux ouverts, au lieu de laisser faire.
Nous, nous avons regardé ailleurs. Et le plus inquiétant n'est pas ce que nous venons d'inscrire dans notre loi fondamentale ; c'est que nous l'ayons inscrit sans même nous en apercevoir.
Un peuple qui ne s'étonne plus de rien n'est pas un peuple apaisé. C'est un peuple déjà gouverné — et qui l'ignore.