C’est une petite musique que l’on entend dans les couloirs feutrés de Bercy et les salons de la "Caste" : l’épargne française serait une force herculéenne. Avec plus de 2 100 milliards d’euros d’encours à la fin de l’année 2025, l'assurance-vie est présentée comme le joyau de notre patrimoine national. Mais grattez un peu le vernis de cette cathédrale de papier, et vous y découvrirez le moteur silencieux de notre suicide industriel.

En France, nous avons réussi ce tour de force tragique : transformer le capital dormant des épargnants en un simple combustible pour la chaudière de la dette publique, tout en organisant méthodiquement le sabotage des fonds de pension. Voici comment la technocratie a troqué nos usines contre des bons du Trésor.

Le grand détournement : l’assurance-vie, cette drogue fiscale
L’histoire commence dans les années 1980. Alors que nos voisins néerlandais ou britanniques bâtissaient des fonds de pension capables d’irriguer leurs entreprises en fonds propres, la France, tétanisée par le monopole syndical sur la retraite par répartition, a choisi une voie détournée : l’assurance-vie. On ne l'a pas créée pour financer l’avenir, mais pour offrir un paradis fiscal aux épargnants en échange d’un service rendu à l’État et aux petits hommes gris de la bureaucratie : le financement de son train de vie.
Le mécanisme est d'une efficacité diabolique. Grâce à des avantages successoraux "hors succession" et un abattement massif après huit ans, l’État a fléché l’épargne vers le fameux "fonds en euros". Mais de quoi est fait ce fonds? De dettes. À la fin de l’année 2023, les fonds en euros étaient encore gavés à 30,4 % d'obligations souveraines. En clair, l’assurance-vie est devenue la "pompe à phynance" qui permet à Bercy de masquer sa faillite, en transformant le capital productif de la nation en créances sur un État incapable de boucler un budget sans taxer davantage.
Comment on a tué nos usines depuis les bureaux des petits hommes gris
Le lien avec la désindustrialisation est direct, presque mécanique. L'industrie manufacturière ne représente plus que 9,7 % de notre PIB, contre environ 17 % en Allemagne. Pourquoi? Parce que l'industrie a besoin de "capital patient", de fonds propres, d'actionnaires de long terme capables de porter le risque d'une nouvelle ligne de production ou d'un centre de R&D.
Or, notre système d'épargne est structurellement allergique au risque. Les réglementations prudentielles, comme Solvabilité II, imposent aux assureurs de détenir des montagnes de fonds propres s'ils osent investir dans des actions d'entreprises, alors que la dette souveraine est considérée comme "sans risque" (un concept qui ferait rire n'importe quel libertarien lucide). Résultat : nos ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) sont chroniquement sous-capitalisées. Là où une entreprise allemande s'appuie sur des fonds de pension locaux, l'entreprise française doit mendier auprès de sa banque pour des crédits de court terme. En 2022, la France ne comptait que 6 800 ETI contre 12 500 outre-Rhin. Le déficit de fonds propres des PME et TPE françaises est estimé à 50 milliards d'euros . C’est le prix du confort des fonds en euros : nous avons préféré la garantie du capital (une illusion) à la puissance de l'outil de travail.

L'illusion de la "Loi Industrie Verte"
Sentant que le sol se dérobe sous ses pieds, la technocratie a lancé en 2024 son dernier artefact : la Loi Industrie Verte. L'idée? Forcer les épargnants à faire ce que le marché aurait fait naturellement si on ne l'avait pas entravé depuis quarante ans. Désormais, l'État impose des quotas d'actifs non cotés (le "private equity") dans les gestions pilotées : de 4 % à 15 % selon les profils.
C'est le comble du dirigisme : après avoir dégoûté les Français du risque par la sur-réglementation, on les y contraint par le décret. Le Plan d'Épargne Avenir Climat (PEAC), lancé en juillet 2024 pour les jeunes, devait être le fer de lance de cette réindustrialisation verte. Bilan en ce début d'année 2026? Une stagnation prévisible. Les banques traînent les pieds car les coûts de structure sont trop élevés et les épargnants, éduqués pendant des décennies au "zéro risque", boudent ces produits dont le capital n'est pas garanti.
On ne réindustrialise pas un pays par des obligations de fléchage administratif, pas plus qu'on ne crée de la richesse en obligeant les assureurs à financer des projets de "décarbonation" décidés dans les bureaux feutrés du Secrétariat général à la planification écologique.

Pour une libération du capital
Le constat de Patrick Artus est cinglant : nous avons une épargne abondante, mais elle est "morte" car elle ne rémunère plus la prise de risque, mais la protection d'un passé révolu. L'assurance-vie, telle qu'elle est pratiquée en France, est une machine à évincer l'investissement productif au profit de la dépense publique improductive.

Si nous voulions vraiment réindustrialiser la France, il faudrait briser ce pacte faustien entre l'assureur et le Trésor Public. Il faudrait permettre l'émergence de vrais fonds de pension, gérés par les entreprises ou les branches, capables d'investir sur dix ou vingt ans dans le tissu industriel sans être harcelés par les ratios de liquidité immédiate. Il faudrait cesser de traiter l'épargne par capitalisation comme une menace pour la répartition, alors qu'elle en est le complément indispensable dans une démographie déclinante .
En 2026, le budget de la France reste sous tension, et la tentation de taxer davantage l'assurance-vie pour combler les déficits est immense. Ce serait le coup de grâce. Plutôt que de taxer ce capital, libérons-le. Cessons de forcer les Français à prêter à un État qui ne sait plus compter, et rendons-leur le droit d'investir dans les usines de leurs enfants. La souveraineté ne se décrète pas à Bercy ; elle se finance par la liberté d'investir.
L'assurance-vie a servi de béquille à un État obèse. Il est temps que l'épargne française serve enfin de muscle à son industrie. Sans cette révolution copernicienne, nos 2 100 milliards d'euros ne seront que le linceul doré de notre puissance industrielle disparue.
Ici s’achève le constat. On m’ajoutera sans doute que c’est une vision radicale. Mais entre la radicalité du marché et la lente agonie administrée par la Caste, le choix devrait être vite fait pour quiconque croit encore au génie créateur des Français.




