L’affaire Matzneff ou la crise de l’étouffant petit milieu parisien

L’affaire Matzneff ou la crise de l’étouffant petit milieu parisien


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L'affaire Matzneff est avant tout la crise de l'étouffant petit milieu parisien, celui des conclaves et conciliabules où se font et se défont les réputations, les carrières, et les idées qu'on a le droit ou pas d'évoquer en public. La mise en cause pénale de l'écrivain après qu'une éditrice a évoqué sa relation qu'elle juge sous emprise lorsqu'elle était mineure signe l'affaiblissement grandissant des élites qui tiennent le pays autour de connivences très calculées.

L’affaire Matzneff est une menace de plus, un signe avant-coureur supplémentaire sur la crise de décomposition avancée qui frappe la bourgeoisie parisienne. Depuis de nombreuses années, en effet, Matzneff expliquait par le menu sa proximité avec de très jeunes femmes. Commencée dans les années 60, sa carrière littéraire a essentiellement reposé sur le récit de ce sport étrange qui choque de façon grandissante l’opinion. Et puis…

Matzneff protégé par le milieu littéraire parisien

Comme nous l’expliquons dans nos colonnes, tout le monde savait mais se taisait. Cette omerta était savamment organisée et maintenue par quelques influenceurs, comme Josyane Savigneau, rédactrice en chef du service Culture du Monde à une époque, qui défend Matzneff encore aujourd’hui.

« Soutenir Denise Bombardier est la dernière chose qui me viendrait à l’esprit. J’ai toujours détesté ce qu’elle écrit et ce qu’elle dit et je ne change pas d’avis sur Matzneff parce que la chasse aux sorcières a commencé. Et lui sait écrire au moins. Bombardier, quelle purge ! »   

Ainsi allait la « littérature » selon les bien-pensants du Monde. Il était de bon ton de donner des leçons à la planète entière, quand on était journaliste au Monde (et ce dénigrement moral vaut encore aujourd’hui brevet d’honorabilité), mais il était interdit de demander au petit milieu parisien d’appliquer les principes valables pour les autres. Telle est la règle de l’élite parisienne : elle se sent tellement intouchable, tellement supérieure au commun des mortels, qu’elle bannit immédiatement tous ceux qui imagineraient lui voir appliquer les codes de bonne conduite qu’elle entend appliquer au reste de la planète.

La crise de légitimité des élites

Seulement voilà, la bonne époque où l’on pouvait juger tout le monde mais fermer les yeux sur ses propres pratiques, cette logique de pharisiens, est fortement contestée au sein même des élites. La connivence se fissure et la peur du bannissement n’en est pas encore à s’estomper, mais elle diminue fortement.

L’estocade est ici portée par l’un des purs produits de ce système. Vanessa Springora n’aurait sans doute pas pu devenir directrice des éditions Julliard si elle s’était attaquée à Matzneff dès ses premières années. Au demeurant, Matzneff est en mesure aujourd’hui d’aligner des éléments suffisants pour contester une version simpliste de l’histoire où il aurait abusé de sa dénonciatrice sans son consentement. Il a donc fallu attendre plusieurs décennies pour que quelqu’un parle et s’insurge.

C’est un signe des temps qui doit faire réfléchir. L’omnipotence des élites parisiennes est de plus en plus contestée, y compris en son sein. Ces logiques de « piston », de « renvoi d’ascenseur », de bannissement, qui font et défont les carrières et les destinées, sont de plus en plus étouffantes, au point que ceux qui ont fait ce système en sont aujourd’hui les accusateurs.

Jusqu’où ira le délitement d’une emprise qu’une minorité a organisée pour contrôler le corps social, outrepassant allègrement les règles qu’elle appelait de ses vœux pour le reste du monde ? Nous avons la conviction que nous assistons au début de quelque chose beaucoup plus qu’à une fin.


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