La grande braderie : comment le parlementarisme se suicide en direct sur le dos des audacieux

La grande braderie : comment le parlementarisme se suicide en direct sur le dos des audacieux


Partager cet article

Ce à quoi nous assistons à l’Assemblée Nationale n’est pas un simple débat budgétaire. C’est le naufrage en direct du parlementarisme de la Cinquième République.

Le spectacle est à la fois fascinant et pathétique. Lundi soir, les députés, incapables de terminer l’examen de la première partie du Projet de Loi de Finances (PLF), ont simplement décidé... d'arrêter. De suspendre le match. Avec 2 000 amendements encore sur la table, ils ont sifflé la fin de la récréation, reportant le vote.

Pourquoi? Pour passer à autre chose : l'examen du Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (PLFSS).

N'y voyez aucune logique de bonne gestion. N'y voyez aucune stratégie pour le pays. C'est une manœuvre. Une manœuvre qui expose au grand jour la vérité crue de notre système politique : l’Assemblée est devenue un souk, un immense marché aux tapis où l'on n'échange plus des idées contre des votes, mais des subventions, des niches fiscales et des reports d'impôts contre une réélection.

L'objectif de ce "deal global" que la classe politique tente de monter entre le budget de l'État (PLF) et celui de la Sécu (PLFSS) est simple : ne surtout jamais assumer l'austérité.

Le gouvernement, sans majorité et privé volontairement du 49.3, doit mendier son budget. Les oppositions, elles, n'ont aucune intention de gouverner. Elles sont là pour une seule chose : s'assurer que les mesures impopulaires, mais vitales pour éviter la faillite, ne passent pas. Chaque député, de chaque bord, a sorti sa calculette électorale. L'intérêt national? L'intérêt général? Ces concepts ont quitté l'hémicycle depuis bien longtemps.

Le résultat est une démagogie pure, aléatoire, où l'incohérence devient la norme.

Regardons la séquence sur le PLFSS. C'est un cas d'école. Le gouvernement, pour financer la suspension de la réforme des retraites, propose une taxe sur les mutuelles. Une mesure lâche, mais une mesure de financement tout de même. L'Assemblée, dans un grand élan de fausse vertu, la rejette massivement. "Vous n'allez pas taxer les patients!", hurlent-ils en chœur.

Très bien. Mais alors, où trouver l'argent?

Là, le grand bazar ouvre ses portes. Dans un moment d'égarement total, l'Assemblée vote, contre l'avis du gouvernement, la suppression pure et simple de la C3S. C'est un amendement venu de la majorité elle-même, par la voix du député Charles Sitzenstuhl. Coût du cadeau surprise? 5 milliards d'euros en moins dans les caisses de la branche vieillesse. Le ministre du Travail, livide, déclare "avoir du mal à s'en remettre".

Cinq milliards évaporés sans crier garde.

Mais le spectacle n'est pas fini. Quelques heures plus tard, cette même Assemblée, pour compenser le coût de la suspension des retraites (qu'elle venait de refuser de financer via les mutuelles), envisage une hausse de la CSG sur les revenus du capital. Gain : 2,7 milliards.

Faisons le compte de ce "marchandage" :

  1. On refuse de financer une dépense (taxe mutuelles rejetée).
  2. On supprime 5 milliards de recettes (C3S).
  3. On veut ajouter 2,7 milliards de recettes (CSG capital).

Solde net : -2,3 milliards, sans même compter le coût de l'abandon du gel des retraites que le Premier ministre a dû concéder avant même le vote, sentant la défaite venir. C'est un budget détruit par ceux qui sont censés le voter.

Et qui est la grande victime de ce jeu de dupes? La seule catégorie socio-professionnelle qui n'est pas représentée à l'Assemblée Nationale : les entrepreneurs, les audacieux qui font la richesse du pays.

L'entrepreneur, l'audacieux, celui qui crée, qui emploie, qui risque son patrimoine, est devenu la seule et unique variable d'ajustement de ce théâtre d'ombres. Il n'a pas de syndicat bloquant le pays. Il n'a pas de groupe de pression dans l'hémicycle. Il n'a que son bilan.

Alors, on le plume au gré des alliances de circonstance. Un jour, un député "pro-business" lui fait un cadeau électoraliste à 5 milliards (la C3S), ruinant la branche vieillesse. Le lendemain, un député "anti-capital" lui reprend 2,7 milliards (la CSG) pour financer une mesure sociale.

Ce n'est pas de la politique fiscale. C'est de la loterie.

Comment un entrepreneur peut-il bâtir une stratégie à cinq ans? Comment peut-il investir, embaucher, quand sa fiscalité dépend des humeurs d'un hémicycle en roue libre, dont chaque membre subordonne l'avenir du pays à sa propre réélection?

L'entrepreneur est le dindon de la farce. On le sacrifie parce qu'il ne vote pas en bloc. On le sacrifie parce qu'il travaille pendant que les autres "négocient". Il est le seul que l'on peut taxer ou détricoter sans risque de blocage immédiat.

Mais ce naufrage n'est pas seulement économique. Il est institutionnel.

Car personne, aujourd'hui, ne sait si le Parlement adoptera in fine ces budgets. Le gouvernement, en renonçant au 49.3, a donné les clés de l'asile aux patients. L'Assemblée, pour bien montrer qu'elle a le pouvoir, ne se contente pas de détricoter le budget ; elle vote contre la réalité.

Le 4 novembre, les députés ont rejeté les articles liminaire, 1, 2 et 3 du PLFSS. Traduction : ils ont refusé de valider les comptes 2025 et l'objectif de dépenses de l'année en cours. C'est un acte de nihilisme parlementaire. C'est comme refuser de payer l'addition du restaurant de la veille.

Face à ce chaos, que reste-t-il au Président? L'échec. Et comme vous le soulignez, il ne lui reste qu'une seule alternative : la dissolution.

Le parlement contre la nation : chronique d’une trahison démocratique
Le rideau tombe sur un énième acte du théâtre de l’absurde qu’est devenue la vie politique française. L’usage mécanique du 49.3 et la menace d’une dissolution qui ne changerait rien à l’équation du chaos, tout concourt à un spectacle d’une sidérante vacuité. Pendant que la nation assiste, éberluée, à

Mais c'est là que le piège de la Cinquième République se referme. La dissolution est une arme déchargée.

La Constitution impose des délais stricts. Le Parlement dispose de 50 jours pour le PLFSS (jusqu'au 12 décembre) et 70 jours pour le PLF (jusqu'au 23 décembre).

Si le Président dissout l'Assemblée aujourd'hui, il est constitutionnellement impossible d'organiser des élections, d'installer une nouvelle Assemblée et de faire voter un budget dans les temps.

La dissolution ne résout rien. Elle garantit l'échec.

Et que se passe-t-il en cas d'échec dans les délais? L'article 47 de la Constitution se déclenche. Le gouvernement met en vigueur les dispositions du projet par... ordonnance.

C'est la fin de la partie. Le parlementarisme se sera suicidé.

Budget 2026 : pantomime parlementaire pour une spoliation organisée
Il faut une certaine dose de courage, ou peut-être d’inconscience, pour observer le spectacle offert par l’Assemblée nationale lors de l’examen du budget 2026 et y voir autre chose qu’une vaste comédie du pouvoir. Sous les dehors d’une « co-construction » démocratique, vantée par un exécutif privé

Nous assistons à la démonstration ultime de l'épuisement de notre système. Les députés, enivrés par leur pouvoir de nuisance retrouvé, jouent à la "reparlementarisation". Ils font du troc. Ils s'échangent des faveurs sur le dos des entrepreneurs. Ils détruisent la cohérence budgétaire du pays, votant contre les comptes de l'année.

Ils font tout cela en sachant pertinemment que cela ne sert à rien. Ils savent que le sablier tourne. Ils savent qu'au bout du compte, si l'impasse est totale, l'Exécutif reprendra la main par la force (les ordonnances), rendant caducs leurs gesticulations démagogiques.

Chaque député joue sa petite pièce de théâtre pour sa circonscription, tout en sachant que le budget final sera écrit à Matignon, sans eux.

C'est le naufrage du parlementarisme : un hémicycle qui a abdiqué l'intérêt national pour le calcul électoral, et qui, par son refus de choisir, force l'Exécutif à gouverner seul. C'est une faillite démocratique dont les entrepreneurs, encore une fois, paieront le prix fort.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
OQTF : Arno Klarsfeld blanchi après ses propos sur les "grandes rafles"

OQTF : Arno Klarsfeld blanchi après ses propos sur les "grandes rafles"

Le parquet de Paris a classé sans suite l’enquête préliminaire ouverte en février contre Arno Klarsfeld pour ses propos sur les OQTF tenus sur CNews en janvier. Le fils des célèbres chasseurs de nazis Beate et Serge Klarsfeld avait évoqué la nécessité d’« organiser des sortes de grandes rafles » pour rendre effectives les obligations de quitter le territoire français, sur le modèle de l’agence ICE américaine. Motif du classement : infraction insuffisamment caractérisée. Une décision qui met en l


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany

La France surréagit-elle à l'épidémie d'hantavirus? par Elise Rochefort

La France surréagit-elle à l'épidémie d'hantavirus? par Elise Rochefort

Posons la question qui fâche : la France est-elle en train de céder à une panique administrative ou applique-t-elle, avec une rigueur salutaire, les leçons de l'histoire? Quarante-deux jours. C’est le temps de la quarantaine — record en Europe — imposée par le décret du 10 mai 2026 à tout passager du MV Hondius foulant le sol français. À Paris, le rythme s’est emballé : deux réunions interministérielles par jour. Matignon et Beauvau sont en état de siège permanent pour suivre un virus qui, pour


Rédaction

Rédaction

Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

Saisir les biens des complotistes ou des antisionistes, sous couvert de lutte contre les atteintes à la République ? Voilà une possibilité que les lois sur l'entrisme en discussion aujourd'hui prévoient explicitement. Entre les murs du Palais-Luxembourg et de l’Hôtel de Beauvau, deux visions de la protection républicaine s'affrontent pour neutraliser un ennemi désormais identifié comme "pernicieux" : l’entrisme. Alors que la loi de 2021 sur le séparatisme est jugée insuffisante pour saisir cett


Rédaction

Rédaction

Les nouveaux péages de l’IA: comment les GAFA referment Internet pour nourrir leurs IA, par Eric Lemaire

Les nouveaux péages de l’IA: comment les GAFA referment Internet pour nourrir leurs IA, par Eric Lemaire

Les géants de la tech sont en train de transformer Internet en copropriété privée pour leurs IA. OpenAI verrouille ses modèles, Google privilégie Gemini dans ses services, Apple interdit l’accès profond à iOS sauf pour ses partenaires, Microsoft pousse Copilot partout et Meta réserve ses données sociales à ses propres modèles. Derrière le discours sur la “sécurité” ou la “qualité”, une logique simple : empêcher les concurrents d’accéder aux données, aux outils et aux usages nécessaires pour ent


Rédaction

Rédaction