On les dit méprisants et cyniques, ces habitants des beaux quartiers, ces experts qui hantent les plateaux de télévision et les couloirs du pouvoir. On fustige leur mépris de classe, leur entre-soi protecteur et cette morgue tranquille qui semble ne jamais pouvoir être ébranlée par le réel. Mais et si ce que nous prenons pour du cynisme n'était en réalité que l'aboutissement logique d'une morale très ancienne? Et si la bourgeoisie parisienne n'était pas dépourvue de valeurs, mais habitée par une interprétation radicale de l’aristotélisme?

Pour comprendre l'habitus de cette élite, il faut revenir à l'archéologie de son pouvoir. Tout commence véritablement avec la Monarchie de Juillet, ce moment « orléaniste » où la bourgeoisie a théorisé le « juste milieu ». Ce n'était pas une simple modération de bon aloi, c'était la transposition politique de la mésotès d'Aristote : une vertu située au sommet, à égale distance des « excès » populaires et de « l'hybris » aristocratique. Pour la caste, la modération est devenue un instrument de domination. En se présentant comme le pivot de la rationalité, elle s'octroie le droit de disqualifier comme « extrémiste » tout ce qui n'est pas elle.
La barrière, le niveau et le mépris géométrique
Le génie de cette classe, si l'on suit les intuitions d'Edmond Goblot dans La Barrière et le niveau, réside dans sa capacité à créer une égalité de façade pour mieux masquer une exclusion brutale. C'est ce qu'on appelle le « plateau social » : à l'intérieur, entre pairs, règne une égalité parfaite de manières, de langage et de diplômes (le baccalauréat étant historiquement le « brevet » de cette appartenance). Mais pour ceux qui sont au pied de l'escarpement, la barrière est infranchissable.
Ce cynisme que nous percevons est en réalité une forme de justice distributive aristotélicienne : on est égal parmi ses semblables, mais supérieur par nature à ceux qui ne possèdent pas les codes. C’est ici que le diplôme et la « culture générale » cessent d’être des outils de savoir pour devenir des marqueurs de caste. On ne cherche plus la vérité, on cherche la distinction.

La Phronèsis ou l'art de la rouerie
Le cœur du dispositif, c'est la phronèsis, cette « prudence » ou sagesse pratique que les manuels de philosophie célèbrent comme la plus haute des vertus de l'action. Mais chez le bourgeois parisien, la prudence a glissé vers la « rouerie ». L'homme prudent, c'est celui qui sait naviguer dans les réseaux, qui déchiffre les apparences sur le théâtre social et qui ajuste ses principes aux circonstances.
Là où le peuple voit un reniement ou un calcul froid, la caste voit une vertu. Sa capacité à ne jamais s'engager totalement, à rester dans « l'entre-deux » indéfinissable décrit par Pascal, est vécue comme une supériorité intellectuelle. C'est une éthique qui refuse l'héroïsme au profit de la conservation. Comme le notait Jankélévitch, cette vertu « satisfaite » finit par vivre de ses rentes sociales, transformant la prudence en une simple gestion de son propre confort.
L'incorporation de la domination : l'Hexis
Le plus troublant est que cet aristotélisme social n'est même plus conscient ; il est incorporé. C'est la hexis d'Aristote, reprise par Bourdieu sous le terme d'habitus. Le maintien corporel, la voix posée, l'absence d'ostentation vulgaire (le fameux « bon goût » parisien) sont les signes physiques de cette modération apprise dès l'enfance.

En transformant des privilèges sociaux en « qualités naturelles » ou en « don », la caste s'auto-justifie. Le bourgeois se croit vertueux parce qu'il est modéré, sans voir que sa modération est le luxe suprême de celui qui possède déjà tout. Il n'a pas besoin de crier, puisque les institutions parlent pour lui.
Une "Mésotès" sans âme
Alors, la caste est-elle cynique? Si le cynisme est l'indifférence aux valeurs, alors non. Mais si le cynisme est l'utilisation des plus hautes valeurs morales pour protéger des intérêts matériels, alors l'aristotélisme bourgeois en est le chef-d'œuvre. En faisant du « juste milieu » son sanctuaire, la bourgeoisie parisienne a réussi ce tour de force : transformer l'absence de courage en sagesse et l'entre-soi en cité idéale. Une cité où l'on se déteste entre pairs (la fameuse haine de soi du « Bobo ») pour mieux s'assurer que personne d'autre ne pourra y entrer.


