De retour de la Biennale d’art de Venise, par Laurent Puech

De retour de la Biennale d’art de Venise, par Laurent Puech


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Laurent Puech, docteur en histoire et commissaire d’exposition, nous donne un récit personnel de son parcours à la Biennale d’art contemporain de Venise, que nous évoquons dans nos colonnes. Un panorama personnel qui nous semble donner un compte-rendu lucide de cet événement artistique important.

De retour de la biennale de Venise “The milk of the dreams” : tétines, verges, langues, tumeurs et humeurs de partout, je tente un commentaire sur cette manifestation de renom principalement axée sur le féminisme, le genre, l’écologie au sens large, dans la suite du surréalisme historique et du post surréalisme qui ont permis l’accès au-devant de la scène des arts plastiques de la question des sexualités « déviantes », des psychanalyses freudienne et jungienne comme outils de la connaissance de soi et des autres, du symbolisme, des tarots, de la divination, de l’alchimie, du Vaudou et de l’occultisme sans oublier la relation à la nature et à la complexité infinie du vivant au sens large. La centaine d’artistes d’aujourd’hui présentés à la biennale sont reliés à leurs camarades des années 20, 30, 70 ou 90 par des capsules temporelles d’histoire de l’art faisant la part belle à des figures singulières ou confidentielles du milieu mondain, artistique et littéraire triées sur le volet.

Les propositions sélectionnées par Cecilia Alemani, directrice de la commande artistique de la High Line à New-York et commissaire générale de la biennale 2022, sont corrélés aux novatrices et novateurs des années “futuristes” de la Modernité, notamment les artistes femmes du Bauhaus du temps de la république de Weimar comme Sophie Tauber-Arp ou Lavinia Schultz dont les œuvres historiques voisinent avec « Le baiser du Rhinocéros », 1989, de Rebecca Horn, à la fois sensuel et sadique où de larges pinces animées par un moteur s’achevant par deux cornes dessinant dans l’espace une matrice pour le moins inquiétante… De ces expérimentations, on passe aux années Pop de l’art cinétique en allant jusqu’au cyborg des sculptures d’Andra Ursuta, par exemple et à l’intelligence artificielle en suivant une progression chronologique entre Giardini et Arsenale qu’il faut impérativement parcourir l’un après l’autre, une épopée de la modernité mais transcrite dans une narration féministe.

Ouvert à l’idée qu’il existe une réalité que l’on pourrait déjà qualifier d’augmentée, le surréalisme du premier manifeste d’André Breton, 1924, découvre un nouveau continent de la psyché, l’inconscient, qui nous motive sans que nous ne le maîtrisions et dont le rêve, selon Freud, est la voie royale qui nous y conduit. Ainsi l’onirisme et l’amour fou peuvent -ils nous faire entrevoir cette sur-réalité si désirable et éprouver davantage qu’à l’ordinaire…

Nadja, “la fleur des amants”, l’héroïne du roman de Breton, a vraiment existé et elle était atteinte de démence, on voit ses manuscrits “singuliers”. Salvador Dali a rencontré Freud exilé à Londres où il mourra, pour une entrevue dont la teneur fut décrite par le savant dans une lettre. Les liens tissés sont nombreux même si Freud à l’inverse de Jung, récusait le grand déballage occasionné par ses théories dans le monde de l’art.

A travers les œuvres et l’iconographie exposées à la biennale sur ces sections, on comprend que les identités sexuelles non binaires et les sexualités peuvent s’exprimer ouvertement et sont même revendiquées dans le cercle des intellectuels et des artistes de ces années-là et ce jusqu’à la jonction avec les années 70 à travers les photo-montages intimistes de Claude Cahun, les danseuses Joséphine Baker et Mary Wigman à la croisée de deux avant-gardes, l’argentine Léonor Fini ou l’anglo-américaine Leonora Carrington que la biennale met en avant toutes deux avec l’expo « Surréalisme et magie » de la fondation Peggy Guggenheim plus des toiles et sculptures, dont certaines très célèbres, du fameux « groupe » jusqu’à la dernière exposition surréaliste organisée par la galerie Maeght en 47.

A l’origine du “gender fluid”, Orlando, le personnage de Virginia Woolf, change de sexe au cours du roman éponyme, paru en 28. Femmes dévoratrices, sphinges énamourées d’éphèbes alanguis de Rachilde à Leonor Fini ou mères aimantes dans l’invention d’un matriarcat, n’oublions pas que c’est la statue monumentale d’une éléphante au matriarcat triomphal de Katharina Fritsch, 1987, qui ouvre un parcours allant jusqu’aux LGBTQIA+ et leurs revendications pour notre temps. Chez les jeunes, de nombreuses références à la pornographie et à l’esthétique outrancière de la mode introduisent ces « expressions » du corps dans de nouvelles approches « générationnelles ».

Le pavillon roumain à travers l’installation vidéo de Adila Pintilie « You are another me, a cathedral of the body » approche l’intime en montrant la sensualité des corps dans la complète nudité de deux hommes dans un lit face à leurs désirs pas toujours de l’un envers l’autre, un jeune homme gravement handicapé de naissance énumère ce qu’il aime de lui en insistant sur son pénis et ce qui lui pose problème de son anatomie singulière, des femmes dialoguent sur leurs émotions et leur chair. L’imagerie queer est argumentée non sans référence aux dieux de l’ancien Mexique et à Frida Kahlo par le peintre Roberto Gil de Montes, beaucoup de jeunes artistes obsédés par l’apocalypse climatique prochaine et la fin de la vie sur terre et aussi la promesse d’un nouveau printemps dans la vidéo de Zheng Bo “le sacre du printemps” sur l’éco-sexualité avec un groupe de 5 danseurs nordiques bien bâtis baisant la terre, les arbres et la mousse, nus dans une forêt suédoise. Un grand moment !

J’ai trouvé l’exposition grandiose de Bruce Nauman à la Punta della Dogana, pathétique, les œuvres anciennes toujours magiques mais les récentes, avec l’appui des nouvelles technologies, à côté de la plaque. Idem pour Marlène Dumas au palazzo Grassi, elle attrape tout sans scrupule et reste une peintre à grosse production qui se questionne sur son positionnement mais sans prendre aucun risque, elle a trop de clients partout dans le monde. Elle s’approprie sans scrupule les destins brisés des peuples opprimés, des homos ou des victimes de violence en confortant sa vie bourgeoise, écœurante. Anish Kapoor fait des affaires et sa mostra en deux actes à l’Accademia et au palazzo Manfrin contribue à sa notoriété, lui-aussi en rajoute avec les nouvelles possibilités offertes par la technique et les équipes d’assistants pour un résultat lamentable et démodé. Les vieilles gloires n’ont pas brillé, à mes yeux, sur la lagune.

Post scriptum en pièce jointe“ Planet b”, Palazzo Bollani, exposition de la coopérative curatoriale “Radicants” initiée par Nicolas Bourriaud, ancien directeur du Mo.Co viré par le maire écolo de Montpellier…

Acheter de l’or…

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