Après six ans de direction, Dov Alfon jette l’éponge. À sa place, la direction impose Nicolas Barré, journaliste économique centriste proche des milieux d’affaires. Derrière ce départ, c'est la main du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky qui se resserre sur le quotidien de gauche. Un basculement qui confirme une règle d'or : celui qui tient le chéquier finit toujours par tenir la plume.

Après six ans à la tête du quotidien, Dov Alfon, arrivé à la rentrée 2020, a annoncé son départ surprise. Il a confié à la rédaction son besoin de « s’appartenir » après avoir « appartenu à la rédaction ». Le président de la société propriétaire, Denis Olivennes, propose aussitôt Nicolas Barré pour le remplacer. Derrière ce remaniement présenté comme personnel se joue un rapport de force bien plus concret : la dépendance financière croissante du titre envers le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Un virage centriste qui interroge l’avenir d’un journal historiquement ancré à gauche.
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Un départ « personnel » qui masque un changement d’équilibre
Dov Alfon, franco-israélien, avait été plébiscité en 2020 avec plus de 90 % des voix des journalistes. Son successeur pressenti, Nicolas Barré, n’a rien d’un héritier naturel.

Ancien directeur de la rédaction des Échos de 2013 à 2023, écarté par Bernard Arnault après des articles jugés gênants – perquisitions fiscales chez LVMH, critique de la réforme des retraites sous le titre « Le grand gâchis », ou enquête sur Vincent Bolloré –, Barré est un journaliste économique reconnu, passé brièvement par Politico. Son profil libéral et social, proche d’un réformisme pragmatique à la CFDT, contraste avec la tradition radicale du titre, de Serge July à Laurent Joffrin.

La rédaction, forte d’environ 270 journalistes, élit son directeur. Elle peut rejeter les deux premières propositions de la direction. La troisième, en revanche, échappe à son veto. Le vote décisif est prévu lundi 13 avril. Le score comptera autant que le résultat : la légitimité du futur patron en dépendra directement.

L'architecture juridique de Libération est un chef-d'œuvre de camouflage. Officiellement indépendant grâce au montage Presse indépendante SA, le journal dépend dans les faits d'un seul homme : Daniel Kretinsky, milliardaire pragois dont le groupe CMI a déjà lancé Franc-Tireur et lorgne sur plusieurs titres européens.
Un journal sous perfusion
Depuis 2022, l'oligarque tchèque a prêté à quatre reprises des dizaines de millions d'euros au quotidien. La dernière injection remonte à décembre 2025 : 17 millions d'euros supplémentaires, pour un total frôlant les soixante millions. Des prêts. Pas des dons. Il faudra donc rembourser.

Pendant ce temps, les pertes atteignaient encore 11 millions d'euros en 2025, après 13 millions l'année précédente, selon L’Informé. Certes, la diffusion progresse, 117 000 exemplaires payés, +6,5 %, quelque 110 000 abonnés numériques.Mais le modèle économique reste structurellement déficitaire. La renégociation de la dette est déjà sur la table. Autrement dit : l'indépendance éditoriale repose sur une dépendance financière. La contradiction n'est pas nouvelle. Elle est désormais existentielle.

Denis Olivennes avait promis en 2020 que « Libé est et restera un quotidien de gauche ». Six ans plus tard, la ligne éditoriale, tiraillée entre une gauche insoumise et une tradition sociale-démocrate, s’est déjà fracturée après le 7 octobre 2023 et autour du cas Jean Quatremer. Le choix de Barré annonce un recentrage économique et une modération probable du ton.

Le départ d’Alfon et l’arrivée éventuelle de Barré ne changeront peut-être pas grand-chose à cette réalité structurelle : un journal de gauche qui, pour survivre, doit désormais composer avec les exigences du redoutable Daniel Kretinsky. La présidentielle de 2027 se profile ; le positionnement qui en sortira dira si Libération aura choisi de s’adapter ou de disparaître.
