Par Eric V.
600 interpellations avant midi, 564 établissements perturbés, 40 proviseurs blessés. Un proviseur aspergé d'essence à La Ciotat, un commandant de police hospitalisé à Belfort. Et un gouvernement qui, en 24 heures, a donné deux explications incompatibles du même mouvement. Devaquet, le CIP, le CPE : 3 gouvernements ont déjà dangereusement joué cette partie, et l'ont perdue.
600 interpellations avant midi. 564 établissements perturbés depuis ce matin. 40 proviseurs blessés, 65 personnels de l'Éducation nationale au total, chiffres du ministre ce matin. Hier, 1 207 établissements perturbés ou bloqués et 1 949 interpellations. Environ 400 lycées sur 3 700 sont fermés aujourd'hui.
Disons-le avant le reste, parce que cela ne se négocie pas. À La Ciotat, le proviseur du lycée de la Méditerranée a été aspergé d'essence et roué de coups. À Belfort, un commandant de police a été frappé au sol puis hospitalisé, et un suspect interpellé portait de l'acide chlorhydrique. Ceux-là ne portent aucune revendication. Un État qui ne protégerait ni les bâtiments ni les personnels manquerait à la seule mission que personne ne lui dispute.
Dans l'autre sens, 3 enquêtes de l'IGPN sont ouvertes depuis jeudi et un lycéen a été hospitalisé à Tours, la tête ouverte. La symétrie n'est pas morale, elle est factuelle : il y a de la violence des deux côtés du cordon, et c'est la marque des situations qu'on laisse durer.
Deux explications pour un seul mouvement
Jeudi, l'entourage du Premier ministre fait savoir que les services de renseignement voient dans la mobilisation une manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche. Vendredi matin, le ministre de l'Éducation explique que le mouvement a « changé de nature » et qu'il est « pris en otage par des groupes violents ».
Ces deux phrases ne disent pas la même chose. La première dit : ce mouvement n'existe pas, il est fabriqué. La seconde dit : ce mouvement existe, et on le lui vole. Un gouvernement peut se tromper ; il ne peut pas tenir les deux récits en 24 heures et prétendre savoir à quoi il a affaire.
Ce sont les chefs d'établissement qui tranchent : les auteurs des violences ne sont pas leurs élèves. C'est exactement la distinction que Matignon refusait la veille, en mettant dans le même sac celui qui réclame un professeur de français et celui qui asperge un proviseur d'essence.
L'article 54, retiré en 24 heures
Le 1er octobre, l'article 54 du projet de loi de finances instaure des droits d'inscription pour les étudiants non boursiers : 178 euros en BTS, 270 euros en classe préparatoire. Le même jour, des lycées brûlent. Le soir, le ministre de l'Éducation annonce que le gouvernement renonce.
24 heures entre le dépôt et le retrait. On peut y voir de l'écoute. J'y vois une mesure qui n'avait jamais été arbitrée : elle vient d'un autre bout de Paris, elle tombe sur un ministère qui ne l'a pas demandée, elle met une allumette dans une salle déjà chaude. Pas de l'écoute : un rattrapage.
Et pendant que la rue de Grenelle ramasse, Matignon durcit : consigne de fermeté pénale transmise aux procureurs généraux, rassemblements interdits aux abords des lycées fermés, conférence de presse tenue place Beauvau. Un gouvernement qui traite une crise scolaire depuis l'Intérieur et le bureau du directeur de Cabinet à Matignon a déjà dit ce qu'il pensait du dossier.
1986, 1994, 2006
Novembre 1986. Le projet Devaquet soulève 500 000 personnes le 27 novembre. Le gouvernement tient. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, Malik Oussekine meurt sous les coups de voltigeurs. Le ministre démissionne le 6, Jacques Chirac retire le texte le 8. Chirac est Premier ministre et candidat. Il perd en 1988.
Mars 1994. Le contrat d'insertion professionnelle — le SMIC jeunes — met la jeunesse dans la rue 5 semaines durant. Édouard Balladur retire le dispositif le 30 mars. Il est Premier ministre et favori des sondages. Il perd en 1995.
Mars 2006. Le contrat première embauche est promulgué le 31 mars et remplacé le 10 avril. Dominique de Villepin est Premier ministre, et le recours annoncé de son camp. Il ne sera jamais candidat.
Dans les 3 cas, le pouvoir a cédé sur la mesure. Dans les 3 cas, il est tombé quand même. Ce qui l'a emporté n'était pas le texte : c'était le temps passé entre le premier cortège et le retrait, et ce qu'il avait fait de ce temps. Tenir. Accuser. Charger. Ce n'est jamais la mesure qui emporte un gouvernement, c'est le délai qu'il met à la retirer.
Les 3 ont un autre point commun, et nous y sommes. Le SNES-FSU appelle à la grève le mardi 6 octobre, aux côtés des lycéens. C'est l'instant où des adultes rejoignent, et où un mouvement scolaire devient un mouvement social.
Ce qui reste quand la caisse est vide
Pourquoi recommencer une partie perdue 3 fois ? Pas par bêtise — la bêtise explique mal ce qui se répète. Par contrainte.
Pendant 40 ans, l'État français a éteint ses incendies sociaux en payant : une dotation à la filière mécontente, une dérogation à la profession bloquée, un dispositif à la génération en colère. Le 1er octobre, ce même État a déposé un budget qui demande 5,5 milliards aux retraités pour ramener le déficit de la sécurité sociale à 12,7 milliards, et il n'est pas certain de le faire voter. Il n'a plus de quoi acheter la paix. Quand un pouvoir ne peut plus payer, il n'a plus que des uniformes à offrir.
Ce n'est donc pas un gouvernement autoritaire par tempérament : c'est un gouvernement démuni qui découvre que le maintien de l'ordre est la dernière chose qu'il sache encore produire en quantité. Il en produit beaucoup. Et dire d'un mouvement qu'il est manipulé dispense d'écouter ce qu'il demande : des professeurs remplacés, des classes moins chargées, des bâtiments qui tiennent debout. On peut trouver ces revendications naïves. On ne peut pas les trouver séditieuses.
Nous avons notre part. Nous avons été nombreux, cette semaine, à regarder les vidéos en cherchant d'abord si le coup partait d'un casque ou d'une capuche, avant de chercher ce qui était réclamé. C'est confortable, et c'est exactement ce que le raidissement attend de nous : un uniforme plutôt qu'un argument.
Je ne sais pas si le mouvement tiendra après le 6 octobre. Je sais ce que 3 précédents disent de la méthode.
La fermeté, oui. Il n'a plus que ça.