Comment une guerre se gagne ou se perd (en France) – par Alexandre N

Comment une guerre se gagne ou se perd (en France) – par Alexandre N


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Nouvelle leçon militaire par notre ami Alexandre N. Bien entendu on savourera, comme d'habitude, le maniement de l'ironie historique. Mais il faut retenir une leçon essentielle: il n'y a pas de victoire militaire sans victoire stratégique. La question n'est pas seulement de constater que l'armée française serait incapable de mener une guerre contre la Russie, actuellement, sur le plan technique. Mais de voir que nous participons à la bataille stratégique contre la Russie et que nous l'avons déjà perdue....

« Il ne manque pas un bouton de guêtre »

« Sire, nous sommes prêts, archiprêts. Il ne manque pas un bouton de guêtre ». Ainsi  ou à peu près s’exprima le maréchal Leboeuf à l’adresse de Napoléon III, la veille de la défaite mémorable face aux Prussiens en 1870. On connaît la suite : Leboeuf – en parfait précurseur de Gamelin – s’écroule lamentablement, son alter égo Bazaine trahit à Sedan et l’empereur lui-même perclus de calculs prostatiques se rend à Bismarck, dont on imagine alors le sourire narquois.

Quand on aime à ce point la défaite, on ne barguigne pas et ce rappel historique n’a rien d’anodin au moment où notre « fauconnerie » nationale s’imagine encore pouvoir affronter victorieusement la Russie en oubliant ces désastres qui jalonnent son histoire, mais que les autres n’ignorent pas.

Sur un plan plus anecdotique, il permet aussi de comprendre à quelle aune biaisée les militaires estiment leur degré de préparation à la guerre. En l’occurrence  pour Leboeuf ce fut la conformité du nombre de boutons de guêtre tel que fixé par le règlement.  Simplement les boutons sont-ils devenus après lui autant de chars, de bateaux ou d’avions.

 

Propagande en temps de « drôle de guerre »

Or c’est précisément à ce moment là qu’on commence à entendre une douce musique émanant des médias mainstream comme quoi l’armée française ne serait pas si prête que ça au cas où, sans d’ailleurs oser préciser ce que signifie le « où* ».

( Eh oui : désigner nommément la Russie impliquerait ipso facto d’être inscrit sur sa liste des « hostiles » …. )

On trouvera ça par exemple ici  «  ou là 

Le propos ici n’est surtout pas d’analyser les arguments excipés qui ne sont que sordides ou stupides comme par exemple le Leclerc* qui déchenillerait. La belle affaire s’agissant d’un blindé obsolète ( comme ses homologues occidentaux d’ailleurs ) et mal conçu.

(* La seule justification du Leclerc était de sauver le diesel français au travers de son moteur )

Aussi est-il plus intéressant d’analyser ce qui n’est en fait que de la manipulation d’opinion en ces temps de « drôle de guerre », autrement dit de pré-guerre. Il y a en fait deux interprétations possibles.

La première, qui part du constat d’évidence que les organes médiatiques qui propagent cette douce musique appartiennent en fait à nos armementiers nationaux, indique que ceux-ci veulent « des sous, encore des sous et toujours plus de sous » et que c’est le bon moment pour l’obtenir.

Bien sûr on le leur accordera en clamant aux assujettis à l’impôt – qui n’en sont d’ailleurs plus à cela près – que « c’est le prix de leur liberté ». Et bien sûr aussi, la seule conséquence en sera de rendre la défaite encore plus coûteuse … comme avec Bismarck.

L’autre interprétation de cet épanchement répétons le purement mainstream, sent également la « débine », autrement dit les prémices de l’inévitable retournement de veste des commentateurs médiatiques fort  imprudents de la guerre comme c’est toujours le cas après chaque défaite. Ainsi ont-ils d’abord prévu l’inévitable victoire ( contre la Russie bien sûr ), et pour dire aujourd’hui qu’il se pourrait bien qu’il manquassent quelques boutons de guêtre au dispositif. Pitoyable mais si humain ! 

Gagner une guerre? Une question de « rapport de faiblesse »

En fait la vraie question est ailleurs, à savoir dans le lien objectif entre le degré de préparation d’une armée à la guerre et son aptitude à la gagner.

Or l’histoire militaire y répond parfaitement pour autant qu’on soit capable de la décrypter.

Ce qu’elle dit tout d’abord, c’est qu’aucune armée n’a jamais été prête pour la guerre qu’elle devait affronter, et surtout celle qui croyaient le contraire ( voir Leboeuf, Gamelin, Navarre … et la liste est longue ). Même celle d’Hitler en 1940 ne l’était pas, simplement a-t-elle eu la chance de rencontrer bien pire qu’elle. Et même Joffre l’a implicitement admis quand il a dit : « je ne sais pas qui a gagné cette bataille, mais je sais qui aurait pu la perdre ».

La question centrale n’est donc pas  dans l’état de préparation supposé. Il se situe en revanche entièrement dans un rapport très particulier entre certains facteurs. Il n’est certainement pas dans le rapport de force, ce miroir aux alouettes si trompeur et dans lequel tombent immanquablement tous les militaires et les journalistes suivistes. Si tel était le cas, l’armée US + l’Otan avaient cent fois les moyens de gagner la guerre en Afghanistan.

Le rapport de force ne fonctionne qu’entre armées de culture identique et d’une égale idiotie, ce qu’a dramatiquement illustré à l’extrême inverse quatre années d’une guerre immobile entre 1914 et 1918.

Le rapport qu’il convient de considérer est au contraire celui des faiblesses au sens des erreurs commises de part et d’autre. L’issue de toute guerre ne repose en fait que sur les quatre facteurs qui

sont : l’objectif politique, la stratégie différentielle, le mental et la durée, ce qui signifie un effort constant dans ces quatre domaines.

Et sous cet aspect, force est donc de constater que le point décisif réside alors dans le choix des chefs et plus spécifiquement encore dans les systèmes de commandement.

Tout dépend des chefs!

En ce sens, l’année 1940 en fut la pleine démonstration. Selon « saint » Pétain en effet, les Ardennes étaient infranchissables aux blindés alors même que le général Prételat en démontra le contraire en 1938. Mais c’est aussi contre l’avis de l’État major allemand* que Rommel fonça comme il le fit, uniquement soutenu par Guderian d’ailleurs.  Pire encore, quand un avion de reconnaissance français rendit compte de l’incroyable embouteillage de blindés allemands aux lisières Nord des Ardennes, le colonel commandant le B2 français refusa de le croire.  

Sous l’angle de la préparation à la guerre, les Français disposaient en 1940 de plus de blindés que les Allemands. Mais, ceux-ci mal conçus, mal employés ( « mille fois 3 chars contre trois fois mille chars »), ne disposant pas de radio et encore moins de jerrycan**, ne servirent à rien au plan stratégique. On mesure parfaitement dans ce cas précis comme toutes les erreurs de conceptions en amont se sont dramatiquement combinées avec les erreurs dans la conduite des opérations.

(* À croire que Pétain y avait des émules )

(** en argot anglais : le bidon d’essence des Allemands, expression qui date de cette époque ,

Hitler et Staline en 1942

En 1942, Hitler abandonne sa stratégie anti-cité pour foncer enfin sur les pétroles du Caucase, soit plus d’une année de perdue. Mais toujours perdu dans ses fantasmes, il fait une fixation sur Stalingrad, ce qu’inversement Staline avait intuité. C’est alors au très talentueux Joukov qu’il a eu l’intelligence de ne pas liquider trop vite* que reviendra la tâche de monter le piège contre la 6° armée de Paulus, non sans avoir monté une manœuvre encore plus vaste pour tromper et fixer l’ensemble du dispositif de la Werhmacht.

Le talent stratégique soviétique – donc russe – se confirmera encore plus lorsque l’armée Rouge – sur demande personnelle de Roosevelt à Yalta – pulvérisera littéralement le corps de bataille japonais jusque là intact en Mandchourie en août 1945, ce qui montre que les État-Unis n’ont pas vraiment gagné la guerre du Pacifique. Ils n’ont fait que picorer d’île en île pour raconter ensuite qu’ils avaient gagné, allant jusqu’à organiser et médiatiser la capitulation japonaise sans aucune participation soviétique. Voilà ce qu’est en fait l’acteur stratégique américain.

(* C’est le problème de Staline : il ne supporte pas l’ombre mais reconnaît parfois en avoir besoin )

 

En 1954, Navarre croit pouvoir piéger son adversaire Giap dans le « pot de chambre* » de Dien Bien Phu, par une bataille qu’il croit conventionnelle. Or pour cette bataille stratégique au sens stricte du terme, il n’engage que 10 % de ses moyens alors que Giap y engage tous les siens, y compris ceux que lui envoie la Chine communiste. Pire, les Français sont si sûr d’eux mêmes qu’ils n’imaginent même pas qu’il puisse exister une artillerie viet. La déconvenue sera donc à la hauteur de l’inconséquence : Dien Bien Phu fut d’abord une bataille d’artillerie, ce pourquoi les Français l’ont perdue, et dans ce cas d’espèce se pose clairement la question du chef : de Castries fut une calamité à l’égal de ce que fut Paulus a Stalingrad. Le syndrome même de leur défaite fut d’avoir reçu leur récompense par parachutage au dernier moment, l’un ses étoiles et l’autre sont bâton de maréchal.

(* réaction verbale réflexe d’un capitaine du renseignement militaire français quand il prend connaissance des géniales illuminations du CHEF, comme quoi on devrait toujours avoir besoin d’un plus petit que soi  )

 

La victoire militaire est inutile sans la victoire stratégique

L’incapacité de comprendre que la guerre est d’abord un choc des intelligences et des résiliences  – on ne parle ici de l’intelligence présumée par la hiérarchie sociale  -, c’est déjà l’avoir virtuellement perdue.

Les Américains semblent d’ailleurs avoir intuitivement compris cette donnée fondamentale parce qu’en fait ils  ne la maîtrisent pas. C’est pourquoi ils ne cherchent plus en effet à gagner leur guerre, mais simplement à faire croire qu’ils l’ont gagnée grâce à leur système médiatique dominant, ce qui inversement signifie qu’ils font tout pour ne pas la perdre médiatiquement.

Terminons par le fait que cette question du degré de préparation militaire à la guerre est devenue d’autant plus superfétatoire que la victoire militaire est totalement inutile sans la victoire stratégique. Or il s’agit bien là d’un distinguo si subtil que très peu sont en capacité de le maîtriser, et ce d’autant plus que la victoire militaire n’est que spectaculaire quand la victoire stratégique n’est au contraire qu’imperceptible.

On a ainsi cru dans la victoire alliée en 1918 alors que ce ne fut qu’une simple suspension d’armes temporaire jusqu’en 1939, rendant ainsi la défaite stratégique cette fois incontestable. Et même après le second désastre de 1945, l’Allemagne renaît en tant que puissance dominant l’Europe, même si c’est grâce et sous la férule des Américains. C’est donc bien le temps qui, au final, arbitre le critère stratégique. 

Il serait d’usage de terminer ce genre de propos en ouvrant sur l’avenir. Bien évidemment on s’en abstiendra en invitant seulement le lecteur à le faire désormais par lui-même. Simplement dans le cas  d’espèce de la guerre en cours est-il conseillé de se poser les bonnes questions, en particulier sur le jeu et la place réelle des acteurs. Ainsi les Américains n’osent-ils présentement affronter la Russie qu’en empilant entre eux et elle le maximum de proxy sacrifiables et rendus stratégiquement aveugles, comme des singes hurleurs de leur propagande d’abord puis comme la variable d’ajustement de leurs pertes. Ceci s’appelle se battre avec les petites épées des autres. Ça a marché pour les Anglo-saxons en 1914 puis en 1939, mais avec une Allemagne qui n’a jamais compris le jeu stratégique, pas plus que la France d’ailleurs. Qu’en est-il alors aujourd’hui dans cette guerre entre « Blancs » mais cette fois dans un monde où « ils » ne dominent plus ? Presque une guerre locale en quelque sorte …


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