Boris l’Ukrainien – par Edouard Husson

Boris l’Ukrainien – par Edouard Husson


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C'est l'un des hommes politiques les plus brillants de l'Europe actuelle mais, après la magnifique campagne électorale de décembre 2019, il n'a pas réussi à devenir un homme d'Etat.  Et la guerre d'Ukraine a fait ressortir ce qu'il y a de pire en lui.

En 2012, Paris fut classée par QS ville préférée des étudiants dans le monde. Londres était deuxième. A l’époque, j’étais vice-chancelier des universités de Paris et Nunzio Quacquarelli, le PDG de QS m’appela, sous embargo, pour me communiquer la nouvelle. Je pouvais la transmettre au gouvernement. Il pensait que Nicolas Sarkozy, qui allait se représenter, pouvait utiliser l’information dans sa campagne – la réforme de l’université n’était-elle pas une des réussites de son quinquennat?

Mon ami Nunzio avait juste oublié un détail: on est en France; ni à l’Elysée, ni à Matignon, ni au Ministère de l’Enseignement Supérieur, on ne jugera bon d’exploiter la nouvelle. Lorsque le classement parut, Boris Johnson, maire de Londres, publia une vidéo. Brillant, drôle, il s’était arrangé pour ne jamais mentionner que Londres était deuxième. Et comme à Paris on n’avait rien fait pour fêter la « médaille d’or », Boris pouvait donner l’impression que Londres était classée première.

C’est la première fois que je faisais attention à la personnalité du maire de Londres. Comme beaucoup, je me mis à suivre avec amusement et un intérêt croissant  le parcours de l’étoile montante du parti conservateur.

Je n’ai jamais pu me départir d’une question. Boris Johnson aimait faire le bouffon. Etait-ce pour avancer masqué dans le monde impitoyable  des élites occidentales? Auquel cas, on pouvait s’attendre à un personnage devenant sérieux, une fois qu’il serait arrivé à Downing Street. Ou bien avait-il du mal à être autre chose qu’un amuseur hyper-doué, qui mettait volontiers son talent au service du conservatisme?

L'homme d'un seul rôle?

La campagne électorale de décembre 2019 n’a pas permis de trancher.

Ce fut une des campagnes électorales les plus inspirées de ces dernières années. Et on se disait que seul Boris Johnson pouvait faire passer le Brexit.

En réalité, on peut tout dire sur cette campagne: elle fut l’occasion de prestations brillantes, comme le détournement de Love actually, une vidéo devenue virale (voir ci-dessus). Mais elle fut aussi un modèle de stratégie: la reconquête des territoires travaillistes du nord au profit du parti conservateur, en renouant avec l’esprit de Benjamin Disraeli, est un modèle du genre.

Lorsque Boris Johnson fut confirmé comme Premier ministre par le suffrage électoral, tout était possible.

Boris tourne mal

Et puis, ,il y a eu, trois mois après les élections, le COVID-19. Son instinct disait à Boris Johnson qu’il fallait jouer l’immunité naturelle de la société britannique. Mais il se laissa entraîner dans la direction opposée, celle de l’ordre sanitaire absurde qui tomba alors sur l’Occident.

Je ne crois pas que la forme apparemment sévère du COVID qui toucha le Premier ministre explique ce tournant. En tout cas, si Boris avait été de la trempe des hommes d’Etat, il aurait vu dans sa guérison un signe du destin. Et il aurait continué sur une voie opposée à celle de la doxa mondialiste. Quand on a imposé le Brexit à l’Union Européenne, l’Organisation Mondiale de la Santé n’est pas une institution bien redoutable. En plus, Donald Trump étant président des Etats-Unis, les deux hommes auraient pu s’épauler l’un l’autre pour résister à la pression des bureaucraties sanitaires.

Mais on touche là l’un des points décisifs. Boris Johnson déteste Donald Trump. Leurs relations étaient exécrables. Et le Premier ministre britannique fut un des premiers à trahir son camp et reconnaître Joe Biden comme président des Etats-Unis, au mois de décembre 2020. En réalité, Johnson révélait face à Trump qu’il n’est pas un véritable conservateur. Certes, il a su réveiller la fibre sociale du conservatisme britannique; mais sur les sujets sociétaux, il ne voulait pas entendre parler du président le plus « pro-vie » de l’histoire des Etats-Unis. Et sur les sujets d’écologie, Bojo est très « Bobo ».

Johnson fasciné par Zelenski parce que lui-même n'est qu'un acteur?

La guerre d’Ukraine est venue définitivement révéler que Boris Johnson avait été, certes, l’instrument du destin, l’homme de la réalisation du Brexit; mais qu’il n’était pas devenu un homme d’Etat.

On pourrait comprendre à la rigueur qu’il ne s’entendît pas avec Vladimir Poutine. Mais faire l’éloge de Zelenski, s’afficher avec lui, soutenir un régime ukrainien qui est le produit de ce qu’il y a de pire en matière de corruption en Europe. Boris Johnson n’est pas seulement devenu l’ami de Vladimir Zelenski, il est apparu, avec les semaines qui passaient, comme le soutien le plus irrationnel de l’Ukraine et de son président. En face de la raison d’Etat d’un Poutine, le déni de réalité permanent d’un Zelenski qui cherche à survivre politiquement (et sans aucun doute, aussi survivre tout court face aux milices fascistes du régime) peut s’expliquer. En revanche, que le Premier ministre de Grande-Bretagne entre à son tour, par mimétisme, dans le déni de réalité, cela n’est pas pardonnable. Mais il se peut qu’au fond Johnson n’ait été qu’un acteur et qu’il soit fasciné par un autre acteur.

En tout cas, entre l’homme d’Etat Poutine et le comédien Zelenski, Boris Johnson a choisi. Il est devenu « Boris l’Ukrainien ».

Le peuple britannique a déjà rompu avec Johnson

A vrai dire, cela fait un moment, déjà, que le peuple britannique a rompu avec Boris, après l’éphémère idylle du second semestre 2019.

Les mensonges de l’équipe gouvernementale, qui ne respectait pas les règles de confinement quand elles étaient imposées au reste de la société, ont convaincu la majorité des Britanniques que Boris Johnson était un politicien comme il y en a tant.

Ce qui est nouveau, c’est que le parti conservateur, commence à se détacher, définitivement, du Premier ministre.  Il avait survécu à une motion de défiance. Mais au moment où la situation se tend – inflation, prix de l’énergie, mouvement « go slow » – les ministres démissionnent les uns après les autres. L’avenir de Boris Johnson à Downing Street n’est sans doute qu’une question de jours, peut-être même d’heures.


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