À minuit, le traité New START a officiellement expiré, emportant avec lui le dernier vestige de l'ordre nucléaire hérité de la fin de la guerre froide. Pour la première fois depuis 1972, les deux nations qui détiennent 90 % du feu atomique planétaire, les États-Unis et la Fédération de Russie, ne sont liées par aucune limite juridique, aucun plafond numérique, aucune grammaire commune de la retenue.

L’ère de la « concurrence nucléaire débridée » n’est plus une prédiction d’expert ; c’est notre nouvelle réalité. Ce basculement ne se limite pas à la fin d’un document poussiéreux. Il s’agit d’un saut dans l’inconnu stratégique où la transparence cède la place à la paranoïa, et où la stabilité repose désormais sur le seul tempérament de dirigeants imprévisibles.

Le grand aveuglement : la fin de la transparence
Pendant quinze ans, New START a été les « yeux et les oreilles » des puissances. Jusqu’en 2020, les inspecteurs américains et russes se rendaient mutuellement sur leurs bases de missiles, choisissant au hasard une ogive pour vérifier qu’elle n’était pas seule sous sa coiffe. Plus de 25 000 notifications ont été échangées, détaillant chaque mouvement de missile, chaque sortie de sous-marin, chaque essai de vol.
Le risque de conflit mondial est aujourd’hui à son niveau le plus élevé depuis la crise des missiles de Cuba en 1962. L’horloge de la fin du monde (Doomsday Clock) est d'ailleurs restée figée à 85 secondes avant minuit, signe d'une catastrophe imminente.
Aujourd’hui, ce rideau est tombé. Sans les 18 inspections annuelles et les échanges de données biannuels, les services de renseignement devront se fier exclusivement à l’imagerie satellite, incapable de voir ce qui se cache à l’intérieur des silos ou sous la coque des submersibles. Rose Gottemoeller, qui a négocié ce traité, l’avait prédit : sans ces données, nous allons « voler à l'aveugle », laissant le champ libre aux pires scénarios. En stratégie nucléaire, l’incertitude est le carburant de l’escalade. Lorsque l’on ignore les capacités réelles de l’adversaire, on planifie toujours en fonction de sa capacité maximale.


L'ombre du "chargement rapide" (Upload Capacity)
Ce qui rend cette expiration si périlleuse, c’est la rapidité avec laquelle les arsenaux peuvent désormais gonfler. Nous n’avons pas besoin de construire de nouveaux missiles pour doubler notre pouvoir de destruction. C’est le phénomène du « chargement » (upload capacity).

