Par Eric V.
Tous les candidats à 2027 disent que la France décline. Aucun ne propose autre chose que de régler la machine un peu mieux — un point de prélèvement ici, un seuil déplacé là, un plan de plus. C'est exactement la méthode qui nous a conduits, en cinquante et un ans, de quatorze à cent dix-huit points de dette. Et le plus troublant n'est pas qu'on s'y accroche : c'est que la doctrine qui l'a inventée était déjà morte quand nous l'avons adoptée.
Il y a des expressions qui traversent les décennies sans que personne ne prenne la peine de regarder d'où elles viennent, ni surtout ce qu'il est advenu de la doctrine qui les a fabriquées, et le fine tuning économique — ce réglage fin de la machine sociale par petites touches prudentes — est de celles-là. On la doit à Walter Heller, président du Council of Economic Advisers de Kennedy puis de Johnson entre 1961 et 1964. L'image était celle du moteur : inutile de le refaire, il suffit d'ajuster la carburation. Un peu de dépense quand ça ralentit, un peu de frein quand ça s'emballe. La science économique venait, croyait-on, de domestiquer le cycle.
Quatre ans plus tard, dans son adresse présidentielle à l'American Economic Association, Milton Friedman a démonté le mécanisme en une démonstration devenue classique : entre le moment où l'on constate le déséquilibre, celui où l'on décide, celui où la mesure produit ses effets, il s'écoule assez de temps pour que le réglage arrive à contretemps et amplifie ce qu'il prétendait corriger. On conduit en regardant le rétroviseur. En 1968, dans les universités américaines, le fine tuning était un objet de musée.
La France s'y est mise en 1974. Six ans après l'enterrement.
Le constat est unanime. Le remède aussi.
Regardons d'abord ce qui, cette année, est nouveau. Marine Le Pen à 35 %, Édouard Philippe à 16,5 %, Jean-Luc Mélenchon à 16 %, Raphaël Glucksmann à 10,5 %, Bruno Retailleau à 8 % : tout les sépare, sauf une chose. Aucun ne soutient que le pays va bien. Aucun ne défend le bilan. Il y a dix ans encore, la ligne de partage passait entre ceux qui disaient le déclin et ceux qui le niaient ; elle a disparu. Le diagnostic est devenu œcuménique.
Prenez maintenant les remèdes. Un point de cotisation en moins, un seuil d'exonération relevé, une tranche ajoutée, un crédit d'impôt reconduit, un plan pour les jeunes, un plan pour l'industrie, un plan pour les quartiers, une agence pour piloter les plans. Les ambitions affichées diffèrent, parfois beaucoup. La nature du geste, jamais. Chacun propose de régler la machine mieux que le précédent ne l'a réglée.
On ne discute plus de savoir si le malade est malade. On discute de la posologie.
L'arithmétique de cinquante et un ans
Le dernier budget français en équilibre date de 1974 : un solde positif de 8,5 milliards de francs, environ 6,7 milliards d'euros d'aujourd'hui. Il portait la signature de Jean-Pierre Fourcade, et non celle de Raymond Barre — le détail vaut d'être noté, puisque nous avons collectivement attribué la rigueur à celui qui en parlait plutôt qu'à celui qui l'a faite. Depuis 1975, chaque exercice s'est soldé par un déficit. Cinquante et un de suite. Sous sept présidents, sous des majorités de toutes les couleurs, en récession comme en croissance, avec inflation et sans.
La dette publique s'élevait à 30,4 milliards d'euros en 1974, soit 14,5 % du produit intérieur brut. Elle atteint aujourd'hui 3 551 milliards d'euros, 118,1 % du PIB. Le cumul des déficits sur la période dépasse 2 900 milliards.
Et voici le chiffre qui devrait clore le débat, celui que je n'attendais pas en ouvrant les séries : depuis 1974, les intérêts de la dette représentent 53 % de l'endettement cumulé. Plus de la moitié de ce que nous devons, nous le devons parce que nous devions. Ce n'est plus une politique, c'est une capitalisation.
Je suppose qu'aucun des ministres des finances successifs n'a voulu cela. Chaque année, la mesure était raisonnable. Chaque année, l'ajustement était modéré. Chaque année, le total s'aggravait. C'est le propre du réglage fin : il est toujours défendable dans l'instant et toujours ruineux dans la série.
Le fine tuning n'a pas échoué à corriger la trajectoire. Il est la trajectoire.
L'objection qu'il faut prendre au sérieux
On me dira — et l'objection n'est pas de mauvaise foi — que la France n'a pas fait que des réglages. Elle a nationalisé en 1981, viré de bord en 1983, ramené la semaine à trente-cinq heures, réformé cinq fois ses retraites en trente ans, décentralisé, privatisé, autonomisé ses universités. Voilà beaucoup de gestes, et certains furent brutaux.
C'est vrai. Mais regardons ce sur quoi ils ont porté. L'âge, la durée, le taux, le seuil, le montant, le périmètre. Des quantités, toujours. Jamais l'architecture : qui décide, qui a le droit d'entrer, qui supporte le risque, qui peut échouer sans être détruit. On a déplacé les curseurs avec une énergie considérable ; on n'a jamais touché à la boîte.
Les cinq réformes des retraites en sont, à le bien regarder, la démonstration plutôt que la réfutation. On ne recommence pas cinq fois ce qu'on a fait une fois pour de bon. Chacune fut présentée comme la dernière ; chacune appelait la suivante, parce qu'aucune n'avait modifié le mécanisme qui les rendait nécessaires — seulement ses réglages.
On a beaucoup bougé les chiffres. On n'a jamais changé les règles.
D'autres l'ont fait, et ce n'étaient pas des héros
Le 22 février 1994, le ministre canadien des finances Paul Martin présente un budget dans un pays dont la dette brute file vers 101,7 % du PIB — davantage qu'aujourd'hui la France. Ce qui suit ne s'appelle pas un plan d'économies mais un Program Review : un questionnaire, appliqué sans exception à chaque programme fédéral. Sert-il encore l'intérêt public ? L'État doit-il le porter ? Un autre échelon de gouvernement le ferait-il mieux ? Le secteur privé le ferait-il mieux ? Et enfin, seulement enfin : en avons-nous les moyens ?
Le déficit passe de 36,6 milliards de dollars en 1994-95 à 8,7 milliards en 1996-97, puis disparaît. La dette brute recule de 101,7 % du PIB en 1996 à 65 % en 2007. Ce n'est pas un miracle, c'est un tri.
La Suède, elle, part de plus loin encore : 61 % du PIB de dépense publique en 1990, 57 % de prélèvements obligatoires, 7 % de déficit en 1995. Elle engage la consolidation dès la fin de 1992 et, surtout, ouvre à la concurrence secteur après secteur : les taxis en 1990, les maisons de retraite en 1991, l'aérien intérieur, les écoles maternelles et les agences pour l'emploi en 1992, la poste et les télécoms en 1993, le fret ferroviaire en 1996. Quatorze points de dépense en moins. Croissance positive dès 1994, supérieure à la moyenne de l'OCDE à la fin de la décennie. Et la protection sociale maintenue — le point mérite d'être dit, parce qu'il ruine le chantage habituel selon lequel réformer, c'est abandonner.
Une objection sérieuse subsiste, et je ne veux pas l'escamoter : le Canada a bénéficié du boom américain et d'un dollar faible, la Suède avait dévalué sa couronne en 1992. Deux soupapes que la France, dans l'euro, n'a pas. C'est exact. C'est même précisément l'argument. La voie monétaire étant fermée, il ne reste que la voie structurelle. Il n'y a pas de troisième porte, et cinquante et un ans de recherche d'une troisième porte ont produit 3 551 milliards de dette.
Ils n'ont pas été plus courageux que nous. Ils ont été plus tôt.
Pendant ce temps, les meilleurs s'en vont
On mesure mal ce que coûte l'immobilisme, parce que ce qu'il coûte s'en va sans faire de bruit. Neuf pour cent des diplômés des grandes écoles d'ingénieurs travaillent à l'étranger, près de quinze pour cent de ceux des écoles de management, dix-neuf pour cent des polytechniciens, 17,4 % des diplômés de CentraleSupélec. Environ quinze mille jeunes diplômés commencent chaque année leur carrière hors de France. Au 31 décembre 2025, un million sept cent quatre-vingt-cinq mille Français étaient inscrits auprès des consulats, trente mille de plus qu'un an plus tôt.
Regardez les destinations : Suisse, États-Unis, Royaume-Uni, Belgique, Canada. Pas des paradis fiscaux — des pays ordinaires. On ne part pas pour ne rien payer. On part pour pouvoir commencer.
Car le problème n'est pas seulement que la France prélève 43,6 % de son PIB, soit environ 1 250 milliards d'euros, ni qu'elle dépense 57,2 %. C'est que cet argent finance très majoritairement des droits acquis et très peu des possibilités ouvertes : 13,8 % du PIB pour les seules retraites, contre 9,9 % en moyenne dans l'OCDE. Un pays qui consacre l'essentiel de sa puissance publique à garantir ce qui a déjà été acquis n'a plus grand-chose à offrir à qui n'a encore rien.
Ils partent comme un troupeau sent l'orage : avant qu'on l'entende, et sans qu'on puisse leur montrer le nuage.
Un pays ne meurt pas de ce qu'il prélève. Il meurt de ce qu'il empêche.
Dernier mot
Ce qu'on appelle ici reengineering n'est pas un synonyme distingué de « coupes ». C'est autre chose, et c'est plus exigeant : reprendre chaque dispositif — chaque agence, chaque régime, chaque autorisation, chaque monopole de fait — et lui poser les cinq questions canadiennes. Non pas « combien peut-on économiser », mais « pourquoi cela existe-t-il, et qui a décidé que cela devait être fait ainsi ». Ce n'est pas un programme, c'est une méthode. Elle ne se chiffre pas dans un slogan de campagne, ce qui explique probablement qu'aucun candidat ne la porte.
Car il faut être honnête sur ce qui attend le vainqueur, quel qu'il soit. L'ajustement structurel demandé pour 2027 est de 0,8 point de PIB, avec 124 milliards à trouver d'ici 2030. Aucune campagne présidentielle ne se gagne en promettant cela. On promettra donc du réglage fin, ambitieux, courageux, résolu — et cinq ans plus tard, un successeur expliquera qu'il faut désormais un réglage fin plus ambitieux encore.
Alors, la question du titre appelle une réponse que nous connaissons déjà. Nous ne l'ignorons pas faute de preuves : nous disposons de cinquante et un exercices consécutifs, ce qui constitue, en sciences sociales, un échantillon rare. Nous l'ignorons parce que la reconnaître obligerait à faire autre chose, et que faire autre chose expose.
Reste une question que je ne sais pas trancher, et qui me paraît la seule vraiment ouverte : que se passe-t-il dans un pays quand la marge de réglage est épuisée et qu'il n'a toujours rien décidé ? Nous allons peut-être l'apprendre. J'aurais préféré le lire dans un livre.