La Coordination Rurale a appelé ses adhérents à faire le siège de Paris dès ce 5 janvier, pour faire plier le gouvernement sur des revendications qui ressemblent surtout à une éruption de colère. Mais cette action peut-elle aboutir ?

Ce matin du 5 janvier 2026, l’aube s’est levée sur une Île-de-France glaciale et anxieuse. Alors que les brumes se dissipaient sur les plaines de la Beauce, la question qui hantait les esprits depuis les réveillons ratés de décembre a trouvé un début de réponse sur la Nationale 10. À hauteur d’Orveau, dans l'Essonne, une cinquantaine de tracteurs ont tenté, dès 8 heures, de verrouiller l'un des poumons sud de la capitale. La tentative a été brève, stoppée net par un dispositif de gendarmerie aussi massif que véloce.
Cet incident, apparemment anecdotique, résume à lui seul le vertige qui saisit le pays : les agriculteurs veulent prendre Paris, mais Paris s'est transformé en forteresse mobile. Alors, posons froidement la question qui brûle toutes les lèvres, des salons dorés de Matignon aux cabines de tracteurs surchauffées : le siège de Paris est-il possible? Peut-il réussir là où tant de jacqueries ont échoué?
Pour répondre, il faut sortir de l'émotion et regarder les cartes, la logistique et l'acier.
La géographie de l'impossible
L'idée d'un "siège" renvoie à des images médiévales : une ville encerclée, affamée, coupée du monde. Mais Paris n'est pas Alésia. C'est une mégalopole irriguée par huit autoroutes majeures et un réseau capillaire de nationales secondaires. Pour l'asphyxier totalement, il faudrait une armée. La Coordination Rurale (CR), fer de lance de cette offensive du 5 janvier, dispose de la colère et de la détermination, mais a-t-elle les effectifs pour tenir un périmètre de 80 kilomètres de circonférence?
La réalité du terrain, observée ce matin, montre une stratégie de l'État qui a radicalement muté. Le ministre de l'Intérieur ne cherche plus à défendre les portes de Paris sur le périphérique. La ligne de front a été repoussée à 40, voire 60 kilomètres de la Tour Eiffel. La doctrine est celle de l'interception avancée. En bloquant les convois dans l'Oise, la Seine-et-Marne ou les Yvelines avant qu'ils ne s'agrègent, les forces de l'ordre empêchent la constitution de cette "masse critique" nécessaire pour submerger les CRS.

De plus, la modernisation des infrastructures joue paradoxalement contre les assiégeants. Prenez l'autoroute A13, l'artère vitale venant de Normandie. Depuis sa transformation en "flux libre" (péages sans barrières), elle est devenue un cauchemar tactique pour les manifestants. Il n'y a plus de gares de péage pour s'abriter, plus de goulets d'étranglement naturels pour installer un campement durable et sécurisé. Bloquer l'A13 aujourd'hui demande de créer un bouchon artificiel en rase campagne, exposé au vent et surtout, aux charges des blindés.
Rungis : le mythe de la prise de la Bastille alimentaire
Le fantasme absolu de ce mouvement reste Rungis. Le "ventre de Paris". La Coordination Rurale en a fait son objectif prioritaire, promettant de couper l'approvisionnement en produits frais. Mais Rungis est devenu, en ce début 2026, le lieu le mieux gardé de France, peut-être plus que l'Élysée.

Ceux qui ont approché le Marché d'Intérêt National ces dernières 48 heures décrivent une scène de guerre. Des véhicules blindés de la gendarmerie (les fameux "Centaure" et VBRG) sont positionnés aux entrées, canons à eau prêts à l'emploi. Ce n'est pas du maintien de l'ordre classique ; c'est de la défense de site sensible. L'État a tracé une ligne rouge sang : aucun tracteur n'entrera à Rungis. La topographie des lieux, avec ses accès limités et contrôlables, favorise la défense. Vouloir prendre Rungis aujourd'hui relève moins de la stratégie syndicale que de la charge suicidaire.

L'usure : le véritable ennemi des campagnes
Au-delà des blindés, l'ennemi le plus redoutable pour les agriculteurs n'est pas le gendarme, mais le temps. Un siège est une épreuve d'endurance. Or, nous sommes en janvier. Tenir un barrage par -4°C use les corps et les nerfs à une vitesse fulgurante.
La logistique d'un tel blocus est titanesque. Il faut du carburant pour les engins, du bois pour les braseros, de la nourriture pour les hommes. Contrairement à janvier 2024, les trésoreries sont exsangues en 2026. L'année 2025 a été catastrophique : des récoltes abondantes mais des prix effondrés (-2,8% sur le végétal), et une chute brutale des revenus. Chaque jour passé sur l'asphalte est un jour de perte sèche pour des exploitations déjà au bord du dépôt de bilan.

Certes, la détermination est là. On entend des discours d'une radicalité nouvelle. La Coordination Rurale appelle ses troupes à s'équiper de "masques à gaz" et de "sérum physiologique", anticipant — et acceptant — l'affrontement physique avec les gaz lacrymogènes. C'est une rupture psychologique majeure : on ne vient plus seulement pour manifester, on vient pour combattre. Mais cette radicalité peut-elle compenser l'épuisement? Les "Ultras de l'A64", ces électrons libres non syndiqués qui ont relancé la dynamique dans le Sud-Ouest, ont prouvé leur ténacité, mais exporter ce modèle aux portes de la capitale est un défi logistique d'une autre ampleur.
La fragilité politique : le talon d'Achille de l'État
Si le siège militaire est voué à l'échec, le siège politique, lui, est déjà une réalité. C'est là que réside le véritable danger pour le gouvernement Lecornu. Paris ne mourra pas de faim, mais l'exécutif pourrait mourir de faiblesse.
Gouverner sans budget voté, sous le régime de la "loi spéciale" depuis le 27 décembre, place le Premier ministre dans une situation de précarité inédite.8 Il n'a pas les mains libres pour signer un chèque de sortie de crise comme l'avait fait Gabriel Attal deux ans plus tôt. L'argent manque, et la légitimité parlementaire est effritée.

Face à lui, le front syndical joue une partition redoutable de "bon flic, mauvais flic". D'un côté, la Coordination Rurale joue le chaos immédiat, créant les images de violence qui tétanisent les chaînes d'info. De l'autre, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs gardent l'arme au pied, fixant un ultimatum au 12 janvier, date fatidique de la possible signature de l'accord Mercosur. Ils laissent la CR essuyer les plâtres, tout en menaçant de jeter leurs troupes — bien plus nombreuses — dans la bataille si Bruxelles ne cède pas.

Verdict : un siège asymétrique
Alors, le siège de Paris aura-t-il lieu? Si l'on entend par là un blocus hermétique affamant la population, la réponse est non. L'État gardera l'A1 ou l'A6 ouvertes, coûte que coûte. Les flux vitaux passeront.
Mais si l'on parle d'une paralysie circulatoire, d'une psychose médiatique et d'une pression insoutenable sur un gouvernement en sursis, alors oui, le siège a commencé. Il ne se jouera pas sur la quantité de camions bloqués, mais sur la capacité des agriculteurs à maintenir l'image du chaos suffisamment longtemps pour faire plier Emmanuel Macron à Bruxelles.
L'objectif réel n'est pas de prendre Rungis, mais de tuer l'accord du Mercosur. Et dans cette partie de poker menteur, la menace du siège est peut-être plus puissante que le siège lui-même. Les tracteurs n'ont pas besoin d'entrer dans Paris pour faire trembler la République ; il leur suffit de projeter leur ombre sur ses murs. Et ce matin, l'ombre est immense.




