Elise Rochefort réalise pour nous un point sur les enquêtes judiciaires ouvertes en France dans le cadre de l'affaire Epstein.

Depuis le 30 janvier dernier, la boîte de Pandore n'est plus une métaphore : elle est un déluge numérique de 3,5 millions de pages déclassifiées, une symphonie brutale qui vient briser le silence poli des salons parisiens. Pendant des années, on nous a servi le refrain d’une "affaire uniquement américaine". On nous a dit que le suicide de Jean-Luc Brunel en 2022 avait scellé le tombeau des secrets. Quel aveuglement, ou quelle complicité! Aujourd'hui, alors que le tsunami des "Epstein Files" frappe le quai d'Orsay, le Palais-Bourbon et l'avenue Foch, la France doit enfin regarder en face le miroir déformant de ses propres réseaux.
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Le 22 avenue Foch : un sanctuaire de l'infamie
Tout commence et revient toujours à cette adresse de prestige. L’appartement de 800 mètres carrés de Jeffrey Epstein n'était pas un simple pied-à-terre pour financier mélomane. C’était le nœud logistique d’un système de prédation transnational. Entre 2018 et 2019, l’homme a effectué au moins onze allers-retours entre New York et Paris. Que s’y passait-il? Les perquisitions de 2019, menées par l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), ont saisi du matériel informatique, mais l’omerta semblait avoir déjà nettoyé les lieux.

Pourtant, les fichiers déclassifiés en 2026 nous disent ce que les murs ne pouvaient crier : l'usage systématique de caméras, les protocoles de "massages" — ce sinistre euphémisme pour l'exploitation sexuelle — et la présence constante de jeunes filles, dont certaines n'avaient pas seize ans. La justice française, longtemps accusée de timidité par l'association Innocence en Danger, se voit aujourd'hui contrainte de rouvrir les dossiers qu'on croyait clos par le linceul de Brunel.

L'ombre de Jean-Luc Brunel : un non-lieu qui ne passe pas
Parlons-en, de Jean-Luc Brunel. L’homme qui "polissait les pierres précieuses" pour les vendre au plus offrant. Son arrestation à Roissy en 2020 alors qu'il fuyait vers Dakar semblait être le début d'une ère de vérité. Mis en examen pour viols sur mineurs et traite des êtres humains, il représentait le pivot français du réseau. Mais son suicide à la prison de la Santé en février 2022 a provoqué un "non-lieu technique", une extinction de l'action publique qui a laissé les victimes, comme Thysia Huisman, dans une détresse absolue.

Mais le droit a ses ressources que l’oubli ignore. En ce mois de février 2026, le parquet de Paris a annoncé une "réanalyse intégrale du dossier d'instruction" lié à Brunel. L'objectif est clair : extraire chaque pièce, chaque nom, chaque complicité qui pourrait nourrir de nouvelles enquêtes pour "association de malfaiteurs" ou "blanchiment", des délits que la mort du suspect principal n'éteint pas pour ses complices vivants.

Le système Lang : quand l'art sert de paravent
Le séisme de 2026 porte un nom qui a longtemps incarné la culture française : Jack Lang. Son nom apparaît 673 fois dans les documents américains. Au-delà des invitations mondaines ou de l'usage répété des jets privés d'Epstein en 2015 et 2017, ce sont les flux financiers qui glacent le sang.

Le Parquet National Financier (PNF) a ouvert, le 6 février dernier, une enquête préliminaire pour "blanchiment de fraude fiscale aggravée". Au centre du viseur : la société offshore Prytanee LLC, immatriculée aux Îles Vierges en 2016. Une structure co-détenue par Caroline Lang, la fille de l'ancien ministre, et financée intégralement par le capital d'Epstein. Sous couvert de soutenir de jeunes artistes, ce fonds aurait vu passer 1,4 million de dollars pour des achats d'œuvres d'art. Caroline Lang, qui figurait également sur le testament d'Epstein pour un legs de 5 millions de dollars, a dû démissionner de ses fonctions au Syndicat de la production indépendante (SPI). Son père, lui, a fini par proposer sa démission de l'Institut du Monde Arabe (IMA) le 7 février, après avoir été convoqué en urgence au Quai d'Orsay.

Comment un homme d'État a-t-il pu devenir l'obligé d'un prédateur condamné dès 2008? "Je suis tombé de l'armoire", plaide-t-il. Mais les photos de mars 2019, le montrant aux côtés d'Epstein au Louvre, contredisent brutalement sa version d'une rupture précoce.

Daniel Siad : le "pêcheur" de Paris
Si Brunel était le visage public, Daniel Amar Siad était l'ombre efficace. Ce "scout" de mannequins, dont le nom apparaît plus de 2 000 fois dans les échanges avec Epstein entre 2009 et 2019, est enfin localisé à Paris. Ses courriels révèlent une mécanisation de la prédation : il transmettait des photos de jeunes femmes, commentant leur âge — "elle a 20 ans mais en paraît 18" — et organisait la logistique des rencontres avenue Foch.

Dans ses échanges Skype, Siad se compare cyniquement à un "pêcheur" dont les prises dépendent des jours. Clémence Billot et d'autres victimes décrivent un homme imperturbable, servant de rabatteur non seulement pour Epstein mais potentiellement pour d'autres "personnalités importantes". Bien qu'il nie tout en bloc sur les réseaux sociaux, affirmant avoir été "utilisé" par Epstein, la justice française s'intéresse désormais de très près à son rôle dans le trafic organisé.


Diplomatie et "Pot de Miel"
L'onde de choc n'épargne pas le Quai d'Orsay. Le cas de Fabrice Aidan est emblématique de cette infiltration des élites. Ce diplomate, rapatrié en urgence de son poste à l'ONU à New York après des soupçons de consultation de sites pédopornographiques, aurait été une "petite main" dans l'entourage d'Epstein. Le ministre Jean-Noël Barrot s'est dit "effaré" et a effectué un signalement au titre de l'article 40 pour faire la lumière sur ces liaisons dangereuses.

Pourquoi la France a-t-elle protégé ces hommes si longtemps? Les documents suggèrent que le réseau Epstein fonctionnait comme un véritable "pot de miel" (honey pot), visant à collecter des moyens de chantage contre des décisionnaires mondiaux. On y croise des tentatives d'approche sur Bruno Le Maire ou Cédric Villani, montrant une stratégie délibérée d'investissement dans le "capital d'influence" hexagonal.

L'heure de la responsabilité parlementaire?
Face à cette "bombe à fragmentation", la réponse judiciaire ne suffit plus à apaiser l'indignation publique. La France Insoumise demande la création d'une commission d'enquête parlementaire pour lever le voile sur les ingérences et les complicités institutionnelles. Si Yaël Braun-Pivet y oppose une fin de non-recevoir au nom de la séparation des pouvoirs, l'argument peine à convaincre alors que le PNF et le parquet de Paris se débattent avec des millions de preuves que l'on n'a pas voulu voir pendant vingt ans.

Le droit français a pourtant évolué. La réforme de juillet 2020 permet désormais de poursuivre des auteurs français pour des crimes commis à l'étranger sans que la victime n'ait besoin de porter plainte préalablement ou que l'auteur soit condamné sur place. L'arsenal juridique existe. Ce qui manquait, c'était la volonté.
Il faut en finir
Mesdames, messieurs, le temps de l'impunité protégée par le prestige social est révolu. L'affaire Epstein en France n'est pas un "fait divers" américain importé ; c'est le miroir de nos propres failles, de notre complaisance envers une élite qui se croyait au-dessus des lois et de la morale la plus élémentaire.
Le suicide de Brunel ne sera pas le point final. La réanalyse des dossiers, les enquêtes du PNF et la déferlante des témoignages qui ne craignent plus le silence obligent notre pays à un examen de conscience historique. La justice doit être intraitable et implacable. Pour les victimes, pour la vérité, et pour que plus jamais l'avenue Foch ne soit le théâtre de l'innocence sacrifiée sur l'autel du pouvoir.
Il n'est que temps d'en finir avec les secrets d'alcôve qui cachent des crimes d'État. La République ne fait aucune différence entre ses citoyens, et aucun carnet d'adresses, aussi illustre soit-il, ne doit plus servir de bouclier contre la dignité humaine.













