Quelques jours ont suffi pour transformer une paire de lunettes en affaire nationale. À Davos, Emmanuel Macron apparaît avec des lunettes de soleil. Les réseaux s’emballent, les médias suivent. Derrière l’accessoire, une entreprise, le lunetier jurassien Henry Jullien, et une question classique : comment l’artisanat survit-il à la mondialisation et au storytelling politique ?

En arborant le modèle Pacifics 01 de la maison Henry Jullien pour masquer une irritation oculaire lors du forum de Davos, Emmanuel Macron a activé les leviers classiques du « soft power » à la française. Si le choix souligne la qualité historique des montures métalliques du Jura, il révèle surtout les fissures d'un modèle industriel en pleine mutation.
Henry Jullien, une maison historique
La marque Henry Jullien n’est pas née d’un coup de communication présidentielle. Installée dans le Jura, elle s’est forgée une réputation sur les montures métalliques haut de gamme, soudées et assemblées avec un savoir-faire reconnu. Le modèle Pacifics 01, porté par le chef de l’État, illustre cette tradition, avec des centaines d’étapes de fabrication et des techniques exigeantes comme le doublé or.

En arborant ces lunettes, le chef de l'État a involontairement offert une vitrine exceptionnelle à un produit présenté comme un fleuron de l'artisanat local. Le récit était parfait : un savoir-faire jurassien ancestral, une fabrication 100% française.
Un symbole fort pour une diplomatie économique cherchant à promouvoir l'excellence nationale. Cependant, ce symbole s'est rapidement heurté aux témoignages d'anciens salariés dénonçant des délocalisations partielles en Italie et des licenciements.
Rachat italien et réorganisation productive
Dans les colonnes du Parisien en début de semaine, d'anciennes salariées, comme Florence Bernard, soudeuse forte de 35 ans d'expérience, dénoncent une « tromperie ». Licenciées pour « insuffisance professionnelle », elles pointent du doigt un transfert des plans vers l'Italie et des cadences devenues incompatibles avec l'exigence artisanale.
Le PDG Stefano Fulchir défend, lui, un modèle hybride : une production de niche maintenue dans le Jura pour le prestige, et une fabrication italienne tournée vers le volume et les technologies de pointe.

L'entreprise exerce sa liberté fondamentale de s'adapter aux contraintes du marché pour survivre et se développer. L'erreur, peut-être, est d'avoir laissé persister un narratif « 100% français » devenu inexact, transformant une stratégie industrielle compréhensible en potentielle tromperie marketing.
La vraie question n'est pas de savoir où sont fabriquées les lunettes du président, mais si le cadre réglementaire et fiscal français permet aux entrepreneurs de faire des choix libres et prospères, sans avoir à recourir à un storytelling contredit par leurs actes.




