Les vulnérabilités de la révolte iranienne – par Yves-Marie Adeline

Les vulnérabilités de la révolte iranienne – par Yves-Marie Adeline


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"La querelle née entre l’Arabie et les Etats-Unis, après la décision prise par l’OPEP de baisser la production de pétrole pour maintenir des prix élevés ; mais aussi la fourniture de drones iraniens à la Russie en guerre, devraient logiquement pousser les Etats-Unis à pousser les feux de la révolte en Iran, ce qui n’est guère facile, car si, sans nul doute, cette révolte persiste, elle n’a pas encore trouvé le chef qui pourrait l’incarner." (Yves-Marie Adeline)

La querelle née entre l’Arabie et les Etats-Unis, après la décision prise par l’OPEP de baisser la production de pétrole pour maintenir des prix élevés ; mais aussi la fourniture de drones iraniens à la Russie en guerre, devraient logiquement pousser les Etats-Unis à pousser les feux de la révolte en Iran, ce qui n’est guère facile, car si, sans nul doute, cette révolte persiste, elle n’a pas encore trouvé le chef qui pourrait l’incarner.

L’espoir américain pourrait être un renversement de régime qui, d’une part, ferait revenir l’Iran dans le giron de Washington, comme avant la Révolution islamique de 1978-79, et d’autre part diminuerait l’importance de l’Arabie au regard des intérêts occidentaux dans la région du golfe Persique. Le problème, encore une fois, est de trouver la personnalité capable d’enthousiasmer les foules en colère. Dans l’état actuel des choses, un seul homme peut incarner un projet de retour à une vie normale pour le peuple iranien, encombré d’une théocratie islamique[1] vieille de plus de quarante ans, dont le bilan économique et surtout social contraste avec les progrès humains – fussent-ils inégaux – réalisés sous le règne du shah renversé Mohamed Reza Pahlavi, en particulier s’agissant de la condition féminine[2]. Mais il est peu probable, pour l’instant, que ce qu’il représente suffise à rassembler l’ensemble des mécontents. On entend parfois, dans des vidéos prises sur Iphone, crier ces mots séditieux : « Reza Shah, Ruhat shad – Reza Shah, que Dieu te bénisse », comme dans la nuit du 11 au 12 octobre dernier dans le quartier central de Sattarkhan à Téhéran ; mais il est très difficile d’en tirer une évaluation de l’état d’esprit général. Il faut dire que la mauvaise volonté des médias étrangers ne nous aide pas à y voir clair.

 

Les freins islamo-gauchiste et wokiste à un soutien occidental

Ceux d’Europe sont embarrassés par ce mouvement issu d’une révolte féminine contre le port du voile islamique, au moment où la Commission européenne multiplie les campagnes auprès de ses citoyens en faveur du port de ce même voile. Rappelons par ailleurs que le succès de la Révolution islamique de 1978 a été le fruit d’une « alliance des Noirs et des Rouges », comme disait Mohamed Reza, c’est-à-dire des islamistes et des gauchistes : or, l’islamo-gauchisme est devenu aujourd’hui la caractéristique principale de la gauche européenne. Rappelons enfin que la Révolution islamique d’Iran avait été soutenue par les dernières élites intellectuelles occidentales dignes de ce nom – du moins celles qui sont reconnues par notre système culturel, qui est à gauche : Michel Foucault, Jean-Paul Sartre… On peut donc comprendre que notre intelligentsia, qui n’a pas changé – sinon en qualité académique[3] – se sente mortifiée de voir vaciller sur ses bases cette théocratie islamique à laquelle elle avait attribué le mérite insigne d’avoir renversé une monarchie réactionnaire se recommandant des gloires millénaires de la Perse[4]. C’est ce qui explique qu’aucune agence de presse ni aucune chaîne, même la prestigieuse BBC, si prodigue en reportages en 1978-79, ne se décident à couvrir franchement les événements actuellement en cours.

Du côté américain, s’il est vrai qu’un renversement du régime iranien, ouvrant la voie à un retour à l’alliance d’autrefois – sans compter l’alliance avec Israël – est une perspective séduisante, comment imaginer que les Etats-Unis de Biden (en réalité, Obama) favoriseraient la démarche du prince héritier Reza[5], qui se démène autant qu’il peut pour galvaniser la révolte ? On pourrait naturellement rappeler que c’est bien ce qu’ont fait les Etats-Unis en 1953 quand ils ont favorisé le retour de Mohamed Reza, chassé de son trône une première fois par son premier ministre Mossadegh devenu président d’une république nassérienne anti-occidentale ; mais alors, aux côtés du président Eisenhower, il y avait Churchill, qui n’avait rien contre la monarchie… On imagine mal les Etats-Unis d’aujourd’hui capables de faire passer leur idéologie fondatrice – aggravée désormais par le wokisme –  derrière leurs intérêts propres ; autrement dit, de faire preuve de réalisme politique : on l’a vu en 2001 quand après avoir renversé les Talibans, ils ont répugné à replacer le roi Zaher Shah[6] sur son trône d’Afghanistan, alors que la dynastie Barakzaï était le seul ciment possible d’un pays partagé entre plusieurs ethnies différentes[7]. Et pourtant, renverser la république islamique actuelle permettrait d’arracher à la Russie un allié qui en ce moment se fait connaître par ses drones en Ukraine.

 

Le fils du dernier Shah a peu d’alliés sur la scène internationale

 Pas plus que la Russie, la Chine n’a intérêt à voir se produire un renversement de régime en Iran, qui le rapprocherait de son rival américain. Ainsi, les Iraniens révoltés n’ont pas grand’monde sur qui compter. Le prince Reza, qui vit exilé aux Etats-Unis, a récemment donné des gages à ses hôtes en désapprouvant l’intervention russe dans la guerre ukrainienne, mais cela suffira-t-il ? Il a même déclaré qu’il ne chercherait pas à monter sur le trône de son père, conscient du fait que quarante ans de propagande intense contre l’ancien régime sont de nature à barrer la route à tout projet de restauration. Il est donc possible que Washington cherche une personnalité plus conforme à l’idéologie républicaine, mais sans pouvoir la trouver. Du côté du peuple iranien, malgré son hostilité à l’égard du régime, il n’est pas non plus certain que l’on n’y approuverait pas la Russie dans son rôle d’avant-garde de la contestation de la prépondérance américaine. Enfin, le régime des mollahs peut compter sur un réseau efflorescent de soutiens de toutes sortes parmi la population. Autant de pierres d’achoppement qui, dans l’état actuel des choses, rendent bien fragile la révolte iranienne.

[1] A la différence de l’islam sunnite, l’islam chiite prévoit un clergé, mélangeant à la conquête musulmane l’héritage millénaire de la Perse où le clergé jouait un rôle important.

[2] L’épouse du Shah, Farah Diba, avait même été couronnée impératrice par son mari en 1967, ce qui avait indigné le clergé chiite local.

[3] Aliénés certes par leur fanatisme, nos prédécesseurs pouvaient toutefois lire L’Iliade dans le texte. A titre de comparaison, l’Université française d’aujourd’hui a conféré le grade de docteur à Sandrine Rousseau…

[4] Pour mieux rappeler l’héritage perse, Mohamed Reza avait remplacé en 1976 le calendrier islamique par le calendrier persan, provoquant une nouvelle indignation du clergé chiite.

[5] Né prince héritier, il a dû accompagner son père en exil quand il avait 18 ans.

[6] Renversé en 1973 par un coup d’Etat républicain de son cousin Daoud Khan.

[7] Les deux plus importantes sont les Pachtounes et les Tadjiks, mais si l’ouest de l’actuel Pakistan était rendu à l’Afghanistan, les Pachtounes retrouveraient une majorité absolue.


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