Le Nudge ou la fin programmée du libre arbitre : pourquoi il est urgent de lire Rizzo et Whitman

Le Nudge ou la fin programmée du libre arbitre : pourquoi il est urgent de lire Rizzo et Whitman


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Nous vivons une transformation silencieuse de l’État. Loin des fracas des révolutions, une nouvelle ingénierie sociale s’est installée au cœur des démocraties occidentales, remplaçant la loi qui interdit par la norme qui suggère. C’est l’ère du Nudge, cette « douceur » technocratique qui entend nous gouverner pour notre bien, sans même que nous nous en apercevions. Pour comprendre cette dérive et surtout pour s'armer intellectuellement contre elle, la lecture de Mario Rizzo et Glen Whitman est devenue une nécessité vitale.

Le « paternalisme libertarien » : un oxymore pour une nouvelle servitude

C’est en 2008 que Richard Thaler et Cass Sunstein ont popularisé le concept de Nudge (le « coup de pouce »). Leur prémisse est séduisante mais pernicieuse : l’être humain n’est pas cet Homo Economicus rationnel que décrivent les manuels, mais un être pétri de biais cognitifs, paresseux, et prenant souvent de mauvaises décisions pour sa santé ou son épargne.

Théorie du nudge et avachissement de l’Occident
Progressivement, le nudge envahit. Cette théorie issue de la psychologie sociale américaine inspire les pratiques des gouvernements occidentaux depuis une

Leur solution ? Le « paternalisme libertarien ». Derrière cet oxymore effrayant se cache une modification radicale de la conception du pouvoir. L’État n’a plus besoin de vous donner des ordres (ce qui serait du paternalisme classique) ; il lui suffit de modifier « l’architecture du choix ». En changeant l'option par défaut, en réarrangeant les rayons d'une cafétéria ou en simplifiant administrativement une option plutôt qu'une autre, l'architecte de choix vous conduit là où il le souhaite, tout en vous laissant l'illusion formelle de la liberté.

C'est ici que la conception de la liberté bascule : nous passons d'une liberté comme autonomie de la volonté à une liberté cadrée, où le citoyen est traité non plus comme un souverain, mais comme un mineur incapable qu’il faut guider vers le « bon » comportement défini par une élite éclairée.

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Une dérive démocratique généralisée : l'administration des conduites

Ce qui n'était qu'une théorie comportementale est devenu, en une décennie, la matrice de la gouvernance occidentale. Le danger pour nos démocraties est immense : le Nudge permet aux gouvernements de contourner le débat parlementaire et le consentement démocratique. Pourquoi faire voter une loi impopulaire quand on peut manipuler les comportements par l'ingénierie sociale ?

L'exemple le plus frappant reste la gestion de la crise sanitaire. L'utilisation de la peur, l'ingénierie de la culpabilisation sociale, la mise en place de « pass » (le Nudge ultime : vous êtes libre de ne pas l'avoir, mais vous ne vivez plus), tout cela relevait de cette logique. Au Royaume-Uni, la « Nudge Unit » (Behavioural Insights Team) a montré la voie, rapidement imitée par la France avec ses équipes dédiées à la transformation de l'action publique.

Cette généralisation marque le passage de l'État de Droit à l'État Thérapeutique. Le pouvoir ne juge plus vos actes, il corrige vos penchants. C'est une infantilisation massive où le citoyen est réduit à un flux de données comportementales qu'il faut optimiser.

La contre-attaque intellectuelle : les leçons de Rizzo et Whitman

C’est pour contrer cette arrogance technocratique qu’il faut se plonger dans Escaping Paternalism: Rationality, Behavioral Economics, and Public Policy (2019) de Mario Rizzo et Glen Whitman. Leur critique est dévastatrice et s'articule autour de plusieurs axes majeurs qui déconstruisent la prétention scientifique du Nudge.

  • Le mythe de la rationalité des élites (Puppet Rationality) : Rizzo et Whitman attaquent la fondation même du Nudge : l'idée que le technocrate est rationnel alors que le peuple ne l'est pas. Ils démontrent que les « architectes du choix » sont eux-mêmes soumis à des biais cognitifs (biais de confirmation, arrogance épistémique). Comme ils le soulignent : "Si les individus sont irrationnels, pourquoi devrions-nous supposer que les bureaucrates, qui sont aussi des êtres humains, sont immunisés contre ces mêmes défauts ?" Le Nudge ne corrige pas l'erreur, il transfère l'erreur du niveau individuel (où elle est corrigible) au niveau étatique (où elle devient systémique).
  • Le problème de la connaissance (Knowledge Problem) : reprenant l'héritage de Hayek, les auteurs expliquent que le planificateur central ne peut jamais connaître les préférences réelles et contextuelles de l'individu. Ce qui apparaît comme un choix « irrationnel » à un expert de Washington ou de Paris (comme fumer ou ne pas épargner) peut avoir une rationalité parfaite dans le contexte de vie spécifique de l'individu (le plaisir immédiat, la gestion du stress, l'absence de futur prévisible). Prétendre définir le « bien-être » des gens à leur place est une usurpation intellectuelle.
  • La pente glissante (The Slippery Slope) : c'est l'argument le plus fort pour nous aujourd'hui. Rizzo et Whitman montrent, citations à l'appui, que le Nudge n'est jamais statique. Une fois que l'on accepte le principe que l'État peut manipuler les choix pour des motifs de santé, on glisse inévitablement vers des interventions plus coercitives. Le paternalisme « libertarien » finit toujours par perdre son adjectif pour ne garder que le paternalisme tout court.

Résister au despotisme doux

Face à cette menace, quelle doit être la posture du libertarien ou simplement de l'amoureux des libertés ? Il ne s'agit plus seulement de combattre l'impôt ou la réglementation explicite, mais de combattre l'architecture même de notre environnement quotidien.

Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative?
Ce pont du 10 novembre, moment de répit dans l’agitation nationale, offre une occasion de prendre du recul sur le spectacle de notre propre impuissance. La France est paralysée. Le chaos parlementaire, les blocages institutionnels et la déconnexion béante entre le pays légal et le pays réel ne sont plus

Comme l'avait prophétisé Tocqueville, nous faisons face à un « despotisme doux », qui ne tyrannise pas mais « gêne, comprime, énerve, éteint, hébète ». Le combat quotidien consiste à refuser l'option par défaut. Il s'agit de développer une vigilance cognitive permanente : identifier quand l'État tente d'orienter nos choix et, par principe, prendre le chemin inverse.

Lire Rizzo et Whitman, c'est comprendre que notre rationalité, même imparfaite, est la seule garante de notre dignité. La liberté inclut le droit à l'erreur, le droit à la « mauvaise » décision selon les critères de l'État. Refuser le Nudge, c'est refuser de devenir les marionnettes d'une technostructure qui prétend faire notre bonheur malgré nous. Le combat est désormais psychologique : ne laissez personne architecturer vos choix à votre place.


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